Point de vue

15 janvier 2010

Le séisme à Haïti est aussi un événement médiatique !

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Ecrit par : Emmanuel Matt
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Drame Seisme à Haiti

En une de trois quotidiens jeudi matin en France mais aussi à l’étranger, cette photo de Getty Images a fait le tour du Monde.

« Cette femme à la peau de cendre, bras tendus vers les sauveteurs, est devenue en quelques heures le symbole d’un pays qui appelle à l’aide. En dons, combien vaut cette photo à votre avis? 20, 50, 100 millions? « 

Voilà la question que posait avec provocation un journaliste d’une chaine d’info sur Facebook.

Edition spéciale, dossier spécial, envoyé spécial, premières images de…, logos, Skype, twitter… les medias sont en boucle

Médiatisation indispensable ou sensationnalisme et quelle part de voyeurisme du coté des lecteurs et téléspectateurs  ?

Le tremblement de terre à Port au Prince a provoqué une catastrophe humanitaire. 10 000 50 000 ou 100 000 morts comme l’a annoncé le Premier ministre du pays. Personne dans le monde informé ne peut rester insensible à cet événement.

Mais qu’est-ce qui est le plus important face à cette catastrophe humanitaire ?

– Apporter très rapidement des secours matériels et humains pour soigner les blessés, fouiller les décombres et sauver ceux qui sont encore ensevelis.

– Apporter de la nourriture, des solutions d’hébergement provisoire à la population en souffrance.

– A plus long terme, réorganiser le pays, aider à sa reconstruction.

Tout cela ne peut se faire sans la mobilisation des états et l’afflux de dons. Les medias (et responsables politiques) ont donc un rôle important à jouer.

Passons rapidement sur les politiques.

Déplacement du secrétaire d’état à la Coopération, Alain Joyandet, dès ce vendredi à Port au Prince. Cela va aider à l’organisation des secours ? Vous le pensez ? Sensibiliser la population française pour qu’ils soient encore généreux ? N’est-ce pas déjà fait?

A part se faire mousser à quelques mois des élections régionales en emmenant des journalistes pour le suivre et revenir avec quelques blessés français sortant de l’avion devant les caméras, qu’elle est la vraie utilité pour les victimes haïtiennes ou françaises? Les français sont-ils d’ailleurs encore dupes de ce genre de com’ ? Bernard Kouchner s’en était fait une spécialité il y a quelques années mais il avait au moins pour lui une véritable expérience dans l’aide humanitaire.

Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il allait à son tour s’y rendre dans quelques semaines lors de son voyage dans les Antilles. Je pourrai faire les mêmes remarques qu’à l’instant.

Espérons cependant qu’en dehors du coup de com’, sa visite, complétée par celle d’autres présidents comme Barack Obama pourraient remettre au cœur de l’actualité la situation de ce pays nauvragé dans quelques semaines. Haïti est depuis des années un pays affreusement pauvre et instable. Souvenez-vous de ces images de ces images de personnes mangeant des galettes d’argile pour se remplir le ventre!

Si la gestion de cette catastrophe pouvait enfin donner une chance à cette population de voir ses conditions de vie s’améliorer à long terme, ce déplacement pourrait alors être positif ! Espérons.

Nous aurons déjà oublié ce séisme dans quelques semaines ?

Et oui je le crains, une actualité en chasse une autre. Regardez encore comment il y a quelques jours les chutes de la neige faisaient la une et puis ouf, les journalistes ont soufflé, on allait enfin parler d’autre chose.

Je suis volontairement provocateur mais c’est pourtant en partie une réalité, surtout quand un événement comme ce séisme est particulièrement sensationnel, universel et exceptionnel et très visuel.

Oui cet événement est télégénique : « décor » sensationnel, du suspens lors des recherches de survivants, du sang, de la souffrance, des sauveteurs, des pompiers, des  témoins si sincères en colère, désespérés, des blessés ou mourants, des enfants, des personnes âgées…

Et puis à cela s’ajoutent des moyens de tournage dignes des films et séries américaines : des hélicos, des plans d’avions. Un peplum humanitaire ?

Pour les hélicos et les avions, à part CNN qui a encore une fois fait preuve d’une étonnante puissance de feu, il a fallu attendre un peu. Mais on n’aime plus attendre. On veut tout savoir et voir tout de suite. Et oui, nous avons été mal habitués.

Alors la technologie est encore une fois venue à notre secours. Cette fois il ne s’agissait pas de Twitter mis en avant lors des manifestations en Iran, mais de Skype utilisé par un journaliste haïtien francophone pour témoigner en direct. D’ailleurs Skype est devenu pendant quelques heures le mot tendance dans la bouche des journalistes ! Une découverte pour certains d’entre eux peut-être !

Et puis comme souvent, dans les soirées électorales, il est toujours important à la télévision de montrer le dispositif, cette fois ci c’était Skype! D’autres pourraient dire que l’on a encore le droit de s’étonner de tout ce que ces nouvelles technologies peuvent permettre aujourd’hui.

Avec la précipitation, la volonté d’être plus rapide que les concurrents, certains journalistes ont aussi cédé à la tentation de nous nous donner des chiffres contradictoires, de diffuser des sujets, des images dont ni eux, et encore moins nous téléspectateurs ne pouvaient comprendre le sens. On a des nouvelles images allez on les balance en direct. Etait-ce nécessaire sur les chaines d’infos mais aussi dans l’Edition Spéciale de mercredi ?

BFM tv et France 3 ont par ailleurs été trompés par une erreur de l’AFP en diffusant des images d’un précédent séisme en Californie

D’autres erreurs il y en aura encore. La critique est facile, l’art est difficile d’autant qu’il doit être très difficile de faire son travail de journaliste lors d’un tel événement.

Des excès il y en aura surement encore aussi. Un 20 h en direct de Port en Prince etc ?

Et puis n’oublions pas la part de voyeurisme du coté des téléspectateurs. On a déjà vu des images des victimes, des dégâts. On a compris l’ampleur de la catastrophe et pourtant  nous sommes nombreux à encore vouloir en voir plus, et même revoir les mêmes images.

Elles nous fascinent, nous hypnotisent comme nous hypnotisent encore les images de l’attaque des avions sur les tours du World Trade Center le 11 septembre 2001.  Et pourtant nous connaissons la fin de l’histoire!

Certains peuvent penser que l’écran crée une distance qui atténue notre gêne à regarder ce « spectacle ». Mais, combien de personnes s’attroupent quand un accident de la route vient d’avoir lieu, combien se rassemblent au bas de la grande échelle de pompiers pour voir ce qui va se passer et repartent parfois déçus par la qualité du spectacle.

Cela fait partie de la nature humaine, je le crains.

Pour revenir sur la couverture de ce tremblement de terre, nous pouvons probablement convenir que nous sommes plutôt bien informés de la situation.

De plus, il me semble qu’il ne faut surtout jamais perdre de vue à ce qui est le plus important actuellement : l’aide humanitaire à cette population

Le même journaliste toujours sur Facebook rajoutait : « Je suis stupéfait et heureux de la rapidité avec laquelle la générosité s’est mise en route pour « sauver » Haïti. Il y a un an à peine, quatre cyclones y faisaient 900 millions de dégâts. Les associations à l’époque avaient péniblement réussi à récolter 100.000 euros pour panser les plaies. »

Alors finalement, si les chaines en font trop, si cette photo en une des journaux nous a touché, et a déjà permis l’envoi de personnel, de moyens techniques, si tout cela provoque la générosité de nous tous et des états avant qu’un autre événement nous en détourne je ne peux que m’en réjouir.

Quand les chaines s’associent enfin toutes à des associations reconnues et fiables pour appeler à notre générosité, elles sont aussi pleinement dans leur rôle.

Parfois les médias doivent s’adapter à l’émotion suscitée dans la population, elle peuvent et doivent aussi parfois savoir la précéder et l’initier.

Enfin, je crois.






One commentaire


  1. Nicolas

    Toutes les questions sont posées comme il se doit. Tant d’un point vue humain que d’un point de vue médiatique. Il est certain que si le travail des médias permet de mobiliser la générosité du Monde entier cela est positif. Il en reste que les journalistes sont les artisans d’une machine qui les dépasse. Je me suis souvent demandé s’ils n’en tirent pas une certaine adrénaline et un espoir de « promotion » selon la qualité de la couverture de la catastrophe.

    L’exemple du 11/09/01 est le meilleur (et la « guerre en direct » en est un également). Evènement qui m’avait fortement marqué à l’époque. Des heures et des heures d’antenne en direct pour ne rien dire et commenter des images dont ils ne jaugent pas la portée. Je me souvent du témoignage de la journaliste Elise Lucet, pourtant excellente, qui affirmait être contente d’avoir tenu le direct pendant plusieurs heures d’affilées. J’ai pas l’impression que ce soit la plus grande qualité humaine.
    Mais il faut également penser aux patrons de presse qui voient dans ce genre d’évènements l’occasion de gonfler les audiences et la réputation de leur(s) média(s).

    Bonne journée.



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