26 janvier 2010

Exclusif : Interview de Charles-Henri d’Auvigny, Directeur Général adjoint d’OpinionWay.

Plus d'articles par »
Ecrit par : Emmanuel Matt
Étiquettes : , , , ,
logo opinionway

Les médias adorent les sondages.
Une augmentation, une baisse de telle cote de popularité et on en écrit des pages.

Les lecteurs adorent cela. Cela s’appelle l’effet miroir alors pourquoi se gêner ? Un baromètre par si, un sondage sur le meilleur animateur ou sur la cote de tel ou tel homme politique par là…

Les hommes politiques les adorent aussi pour se forger une opinion voire tester une idée.
Le vote des étrangers, hop un sondage pour voir la réaction de l’opinion.

Qui aime bien châtie bien, les journalistes adorent aussi critiquer les sondages. Trop de sondages, erreurs dans les sondages, compte rendu de la cours des comptes et affaire des sondages de l’Elysée

Autant de raisons de rencontrer Charles-Henri d’Auvigny, nouvellement nommé Directeur Général adjoint d’OpinionWay.

OpinionWay, qui fêtera ses 10 ans cette année, a été créée par Hugues Cazenave, Benjamin Gratton et Yann Aledo, tous les trois partis d’Ipsos pour faire évoluer changer le monde des études, innovant en particulier avec la réalisation d’études en ligne complémentaires à des études par téléphone ou en groupe.

Voici donc les réponses d’un « Farouche partisan de la liberté de la presse » comme il aime à me le rappeler à plusieurs reprises lors de cette interview et d’une personne disposée à répondre à un jeune blog sur les medias.

Les relations entre journaux et instituts sondage sont compliquées. Les journaux adorent publier des sondages car les lecteurs adorent les lire et en même temps, ils critiquent souvent la véracité d’autres sondages.
Charles-Henri d’Auvigny : Que les journaux adorent nous critiquer c’est leur droit, cela fait partie de la liberté de la presse. Concernant les lecteurs, il est vrai que les Français aiment l’effet miroir. Ils aiment se reconnaitre lorsqu’ils lisent un sondage dans leur journal favori. C’est l’une des raisons pour lesquelles les journaux en publient assez souvent.
De plus, il me parait intéressant d’avoir l’opinion des Français sur un certain nombre de thèmes et d’étudier l’évolution de la société et des mentalités.

On peut aussi se demander si parfois ce ne sont pas les sondages qui influencent l’actualité?
C-H. d’A. : Les études d’opinion créent parfois l’événement lorsque que les résultats sont en contradiction avec ce que les commentateurs, les journalistes, les hommes politiques ou les lecteurs tout simplement pouvaient imaginer.
Les sondages ne sont qu’une photographie à un instant T (T comme temps !) l’opinion de certaines catégories de Français. Cela fait partie de notre métier d’investiguer.
A la demande d’un journal nous posons telle ou telle question et lui transmettons les réponses. Ce sont ensuite les commentateurs qui mettent en scène les résultats.

Les hommes politiques vous commandent aussi de nombreuses études qui finissent par avoir des incidences sur leurs actions politiques ?
C-H. d’A. : Notre métier consiste à donner les réponses recueillies avec toutes les précautions d’usage liées à nos outils de mesure. Nous ne dictons pas les actions des hommes politiques.

Il arrive cependant parfois que des hommes politiques lancent des idées dans les médias et vérifient avec des sondages si la population y est sensible ou pas ?
C-H. d’A. : Oui tout à fait. Encore une fois, l’institut de sondage n’est pas à l’initiative des projets politiques évoqués. De plus, comme par exemple pour le vote des étrangers, ce n’est pas tant le sondage sur le moment qui est important mais l’évolution des mentalités par rapport à des sondages antérieurs.
Les sondeurs fournissent aux hommes politiques des informations. Ils sont ensuite libres de l’usage qu’ils en feront et des décisions qu’ils prendront.

Vous réalisez plusieurs études politiques pour les médias ?
C-H. d’A. : Nous réalisons effectivement le baromètre mensuel Metro-Krief Group mais aussi le Politoscope pour Le Figaro et LCI. Les études politiques ne représentent cependant que 10% de notre chiffre d’affaires.

Mais ce sont celles dont le grand public entend le plus parler ?
C-H. d’A. : Bien évidemment. Les entreprises qui commandent des études marketing (un nouveau concept, une étude produits) n’ont aucune envie de les voir circuler chez leurs concurrents.

Dans tous les sondages, il y a une marge d’erreur dont on entend toujours assez peu parler.
C-H. d’A. : Elle est de +ou- 2 ou 3 points. Pour simplifier, si on obtient un résultat de 80%, la marge d’erreur sera de +-2 points (78 -82%) alors que si on obtient un résultat de 50%, le résultat sera compris entre 47 et 53%. (plus l’échantillon interrogé est faible plus les intervalles de confiance sont hauts)
Je ne suis pas sûr que le lecteur soit très intéressé par ces intervalles de confiance.
Aux commentateurs ensuite de prendre leurs responsabilités. A eux de tenir compte des marges d’erreur et des évolutions peu significatives dans leurs commentaires.

Lors des élections européennes vous avez remplacé TNS Sofres en tant que partenaire de TF1. Comment cela s’est-il passé ?
C-H. d’A. : Nous avons répondu à l’appel d’offres de TF1 en leur proposant de leur apporter des éléments complémentaires à la prestation qui leur était auparavant proposée.

Ces partenariats, ces présences dans les médias contribuent aussi à la notoriété d’OpinionWay ?
C-H. d’A. : Bien sûr que c’est valorisant d’apparaître avec TF1, leader européen des médias, avec RTL la première radio de France et le Figaro, le premier quotidien national. Ces marques s’ajoutent à d’autres clients tout aussi prestigieux comme Gucci, Lancel, Richemont, Essilor, Ubisoft, SFR

Le nom d’OpinionWay avait été cité par la Cour des Comptes dans ce que l’on appelle l’Affaire des Sondages de l’Elysée. (En résumé, la presse a rapporté que l’Elysée payait via Publifact des sondages qui auraient été ensuite diffusés par Le Figaro et LCI, ce qui ressemblerait à de la propagande. OpinionWay, l’un des instituts de sondage avait été cité. Une commission d’enquête au champ d’action très réduit a été mise en place ces derniers jours à l’Assemblée nationale)

C-H. d’A. : Etre choisi par l’Elysée ou plutôt par Publifact, la société de Patrick Buisson pour réaliser des études d’opinion est une reconnaissance de notre travail de qualité.
Comptablement nous n’avons jamais facturé l’Elysée. Notre client direct était Publifact, prestataire de l’Elysée. De plus nous n’étions qu’un institut de sondage parmi d’autres. Le chiffre d’affaires réalisé par OpinionWay ne représente que 25% du CA  réalisé par le plus gros fournisseur de sondages de Publifact.

La presse a cependant relevé que la cour des comptes ne citait qu’OpinionWay ?
C-H. d’A. : C’est vrai mais Philippe Seguin nous a ensuite écrit pour dire qu’il ne mettait en aucun cas en cause la société OpinionWay qui n’était qu’un intervenant parmi d’autres de cette affaire.

Quel était votre travail pour Publifact, et indirectement l’Elysée ?
C-H. d’A. : Nous réalisions effectivement des études particulières pour ce client. Les sujets étaient confidentiels. Les questions étaient intégrées dans notre omnibus hebdomadaire.

Qu’est ce qu’un sondage Omnibus ?
C-H. d’A. : Pour mutualiser les coûts, nous rassemblons les multiples questions sur différents sujets lors d’une interrogation hebdomadaire en ligne. Nous avons donc pu poser les questions du Politoscope mais aussi des questions supplémentaires commandées par Publifact et d’autres lors de mêmes sondages, chaque client recevant ensuite communication uniquement des réponses à ses questions.
Ceci n’est cependant pas valable pour une enquête plus importante ou sur d’autres types d’échantillons qui est réalisée de façon autonome.

Qui paye ?
C-H. d’A. : Le Figaro et LCI ont été facturés pour les questions que nous avons posées pour eux et Publifact pour d’autres questions confidentielles.
Il arrive aussi parfois que les medias ne souhaitent obtenir qu’un chiffre général. Exemple : 60% de la population pour ou contre telle idée.
Nous avons cependant la possibilité grâce à notre panel d’obtenir bien plus d’informations (âge, sexe, ruraux, citadins, CSP etc.), informations qui peuvent par exemple intéresser des hommes ou partis politiques.
Tout le traitement des ces données précises, leurs analyses, leurs croisements, tous ces tris correspondent à une prestation supplémentaire, qui elle sera facturée à un homme politique ou à un parti.
Nous travaillons aussi bien pour Publifact que pour des hommes et femmes de gauche et du centre. Nous avons d’ailleurs travaillé pour Europe Écologie pendant les Européennes.
Rien de neuf. Tous les instituts pratiquent de la même manière.

Cela représente tout de même des sommes importantes pour les contribuables français ?
C-H. d’A. : En tant qu’institut de sondage, je ne peux qu’être ravi d’obtenir une partie même réduite de ce marché. Les prix pratiqués sont les mêmes que pour nos clients entreprises.

Travaillez vous encore pour l’Elysée via Publifact ?
C-H d’A. : L’Elysée a décidé de lancer un appel d’offres public sur les études d’opinion. Nous y avons répondu comme d’autres instituts. Nous attendons l’attribution de ces marchés.

Pour quels partis ou candidats travaillez (travaillerez) vous pour les élections régionales ?
C-H d’A. : Je ne peux pas répondre à cette question. Il s’agit d’éléments confidentiels.

Contrairement à Médiamétrie qui réalise pour la télévision des mesures, vous ne travaillez que sur du déclaratif. Comment peut-on vérifier la qualité des sondages politiques par exemple ?
C-H. d’A. : Je vous rappelle que nous mesurons à un moment donné l’opinion des Français. Celle-ci peut varier en fonction des évènements. Mais si vous analysez les études publiées sur une même semaine à propos des cotes de popularité, vous constaterez que les chiffres sont proches d’un Institut à un autre.

Vous utilisez alors des techniques de redressement dont on a parfois parlé au sujet du FN, sur ou sous estimé.
C-H. d’A. : Nous effectuons des redressements en toute transparence (critères sociaux démographiques, résultats des dernières élections…) . Si certains critiquent les sondages en ligne que tous les instituts de sondage utilisent aujourd’hui, il est intéressant de noter que le redressement des votes Front national sur les sondages en ligne sont beaucoup moins importants sur les sondages en ligne que par téléphone. Il y a probablement moins d’inhibition.

Avez-vous d’ailleurs eu l’occasion de tester des sondages réalisés en ligne et par téléphone ? Pour quel résultat ?
C-H. d’A. : Oui, sur chaque étude on n’a pu constater qu’un écart maximum de 1 ou 2 points.

Opinion Way en quelques mots :
Société créé en Mars 2000.
Premier institut à mettre en place des études en ligne.
Depuis, ils utilisent d’autres techniques comme des groupes d’études qualitatives de 1h ou plus, des blogs fermés pendant plusieurs semaines (on stimule les membres du panel avec des questions, des thèmes, des photos, des vidéos etc.) Les résultats seraient de très bonne qualité car les gens ont le temps de réfléchir à leurs habitudes de consommation…
Avec la démocratisation de la numérisation photo et vidéo, ils travaillent de plus en plus sur les photos et vidéos in situ (interview devant un magasin avant et après les courses par exemple)
OpinionWay met aussi en place des Espaces conversationnels l 200 voire 1000 peuvent débattre d’un sujet.
Toutes ces formes d’études sont choisies selon la nature de l’étude (quali ou quanti), le thème, les besoins des clients.
Actuellement, seules 50% de leurs études sont réalisées en ligne.
OpinionWay dispose d’un panel de 70 000 personnes renouvelé régulièrement dans lequel ils piochent régulièrement. Les personnes ne sont interviews que 10 fois par an en moyenne et rémunérés 1 euro par étude. L’argent n’est donc pas la motivation première de ces personnes.
OpinionWay : 45 personnes. Sur un marché dont le CA a baissé de 15% en 2009, celui d’Opinion Way a augmenté de 5% (9 millions euros CA)
A noter la publication en 2008 d’un livre blanc « Les études en ligne »

Lien Media un autre regard – Opinion Way

Pour en savoir plus sur ce qui avait été écrit sur l’Affaire des sondages de l’Élysée
Lien Media un autre regard – Rue 89
Lien Media un autre regard – Nouvel Observateur

Commission d’enquête ou pas?
Lien Media un autre regard – Le monde






8 commentaires


  1. Jérémy

    Je suis très content de lire un article sur ce sujet. En effet, j’ai eu l’occasion de l’étudier il y a quelques mois à travers « L’opinion publique n’existe pas » de Pierre Bourdieu et « La fabrique de l’opinion : une histoire sociale des sondages » de Loic Blondiaux.
    Le constat est toujours le même, on ne peut pas s’en passer. On a beau dénoncer son caractère fictif, il nous intéresse toujours autant. On peut se poser de multiples questions : la représentativité de l’échantillon, le fait que les questions soient biaisées et mal interprétées par les individus… Le mot sondage est omniprésent dans la bouche des médias, signe de son importance. On sait qu’une part importante du budget de l’Etat est consacrée aux sondages et ceux qui nous parviennent ne sont qu’une infime partie. Tout est analysé, chaque situation est passée au crible, nous sommes dans une société où il faut toujours avoir une longueur d’avance. Le fait de commander des sondages et d’avoir des résultats donne l’impression d’un meilleur contrôle de l’avenir, en ajustant la politique aux doléances.
    Ce qui est très troublant, c’est que par sa nature, un sondage doit être considéré comme valeur sûre. Néanmoins, il est toujours l’objet de controverses, suscitant le débat et la comparaison avec les autres instituts de sondages.
    Débattons, parlons, ne soyons pas dupes ! Le sondage n’est là que pour apporter un éclairement partiel sur une situation…
    Pas de doute, tout ce qui n’est pas rationnel est discutable…


  2. Jean Meyran

    Un grand moment de langue de bois ; curieux, le contenu de ce blog est pourtant sérieux, en général (et j’aime beaucoup, pourtant)

    Pas une relance, pas une contradiction…
    C’est passé par mail ou vous aviez la personne en face ?
    Chaque réponse (ou presque) est une contre vérité, une approximation, une gamme de pipeau

    Quel dommage


    • Jean,

      Merci pour les compliments. Je crois qu’il y en a tout de même parmi votre commentaire.

      Comme vous pouvez l’imaginer je ne suis pas tout à fait du même point de vue que vous.

      En toute transparence, cette interview a été faite en face à face puis relue comme je le propose toujours quand il s’agit d’une interview et quand je suis contraint pour des raisons pratiques, de raccourcir l’interview et par principe, car on ne parle pas comme on écrit.

      Je ne suis pas un spécialiste des sondages mais il me semblait que le sujet des sondages et des médias méritait d’être traité sur ce blog. Charles-Henri d’Auvigny vous donne son point de vue. Vous en avez un autre? C’est votre droit, tout autant que c’est le sien de tenir ses propos.


      • Jean Meyran

        Vous avez vu les compliments ? Tant mieux, ils sont sincères. J’ai découvert votre blog il y a quelques semaines (à l’occasion de l’ITW de Miss Theuriau, mais chut ;-). Les billet sont très instructifs et font découvrir de nombreux aspects techniques de vos divers métiers.

        Mon boulot tourne (vous vous en doutez) plutôt autour des sondages. J’en commande, j’en analyse pour une grande entreprise. Que ce monsieur ait des points de vue, loin de moi l’idée de le contester. Mais enfumer ses contemporains est une autre chose. Je n’ai pas le temps (ni l’humeur) de reprendre point par point chaque approximation, voire chaque contre vérité.

        J’ai peur que vous ayez manqué de « billes » pour la contradiction. C’est pas bien grave, je continuerez de vous lire, soyez-en sûr avec attention

        @jmeyran


  3. ADebuche

    Bonjour,

    Merci pour cette interview qui permet de revenir sur certains travers, techniques, usages, limites des sondages. Une petite coquille à signaler : vous dites en intro qu’Opinion Way a été créée il y a bientôt 10 ans … et en conclusion qu’elle a été créée en mars 2010 😉
    Bonne continuation,
    Cordialement,

    @Adebuche



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *