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7 juillet 2011

Bertrand Méheut, Président du Groupe Canal + : « Résister c’est être offensif »

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Ecrit par : Emmanuel Matt
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Bertrand Méheut

Bertrand Méheut

Comme Nonce Paolini et Nicolas de Tavernost dont je vous ai déjà proposé la retranscription de leurs interventions, Bertrand Méheut, président du Groupe Canal + était aussi invité à intervenir au Colloque NPA Conseil / Le Figaro

C’était ce jour là l’homme à qui tous les médias voulaient parler pour connaitre sa réaction alors qu’il venait de décrocher la majeur partie des droits de la Ligue 1.

Mais Bertrand Méheut était venu pour parler de son projet de Canal 20 : « Canal + a besoin d’une chaine en clair ».

Face à l’arrivée de la télé connectée, et à des offres de programmes dérégulées (Youtube, Netflix) , il souhaite que Canal + soit une marque forte qui se distingue parmi l’offre toujours plus importante. Une marque forte avec de nombreuses déclinaisons en télé gratuite et payante, internet et VOD…

Et de nous expliquer aussi la nécessité d’avoir les moyens de proposer des programmes inédits, de la création française quand les séries américaines ne seront plus accessibles en première diffusion aux chaines linéaires. Quand on voit le nombre d’épisodes de séries américaines qui occupent la grille de TF1 il y a de quoi y réfléchir.

Voici dont la quasi totalité de ses propos le 23 juin 2011 :

Le constat est le suivant : Les 3 acteurs historiques ont par la loi de 2007 la possibilité d’obtenir un canal compensatoire. Nous souhaitons obtenir ce canal. 

(En 2007 le législateur a décidé qu’avec l’arrêt de l’analogique, TF1, M6 et Canal + obtiendraient un canal supplémentaire. Le CSA se penche actuellement sur la question car les avis divergent sur la pertinence de l’application de cette loi en 2012 ou uniquement en 2016. En 2016, les chaines publiques ne devraient plus du tout pouvoir diffuser de publicité. Ce gâteau publicitaire disponible pourrait alors être partagé par de nouvelles chaines)

Au moment de l’arrivée de nombreux nouveaux acteurs en particulier sur les téléviseurs connectés, je crois qu’il est dans l’intérêt des éditeurs de chaines linéaires en France dont nous faisons partie d’avoir une offre qui pourra entrer en compétition avec celles de ces nouveaux acteurs qui seront peut-être généralement des offres non linéaires et je crois qu’il est vain de pouvoir penser fermer ce marché.

(Les chaines de télévision actuelles proposent une grille de programmes. Pour accéder à un programme à un autre horaire, il faut actuellement aller sur des services de VOD, de replay ou souvent sur internet, il s’agit d’une offre non linéaire. Via la télé connectée à internet, des chaines de télévision du net ou ces programmes disponibles en permanence deviendront des concurrents directs de ces chaines)

Le meilleur moyen de résister c’est d’être offensif, de défendre nos marques : Canal +, Canal Sat, canalplus.fr, Canal play pour la vidéo à la demande, Studio Canal pour la distribution des films en salle. Et ce sera Canal 20 pour la télévision en clair.

Je ne suis pas en mesure d’accepter un moratoire jusqu’en 2016. S’il s’agit d’un moratoire jusqu’à mi 2012, je veux bien.
La chaine que nous préparons aujourd’hui ne sera en aucun cas lancée avant mi 2012 en raison du développement du multiplex qui la recevrait.

Mais 2016 me semble très, très tard.

Les acteurs étrangers qui nous regardent avec une grande distance sont déjà en train de constituer leurs offres, ils nous achètent des droits chez Studio Canal tous les jours.
Regardez Netflix qui vient d’acheter la dernière série de David Fincher au niveau mondial. C’est illusoire de vouloir fermer ce marché.

(Netflix « watch unlimited movies & TV episodes over the Internet ! for one low monthly price.  » propose déjà à l’étranger de visionner à la demande de nombreux films et séries télé. Son arrivée prochaine en France via la télé connectée inquiète beaucoup les diffuseurs actuels)

Le poids des marques est essentiel face à la profusion des choix qui sera manifeste au moment de l’émergence des téléviseurs connectés. La profusion de choix tue le choix et le consommateur se retrouvera derrière des marques fortes.

Je souhaite constituer un portefeuille de marques le plus fort possible pour justement orienter les choix du consommateur vers des offres éditorialisées.
Et, à cet égard, ne pas être présent dans le gratuit serait un handicap.

L’autre avantage d’être présent sur toutes ces fenêtres d’exposition serait de garantir le financement d’œuvres à un niveau suffisamment élevé pour justement contrecarrer l’arrivée d’offres de très haut niveau qui seront en concurrence avec les nôtres.

Si je prends l’exemple de la fiction européenne, je crois qu’aujourd’hui en France l’investissement moyen des chaines en clair est d’environ 650 000 € par heure de fiction française. Canal +, par heure c’est déjà 1 million d’euros.
Pour la série des Borgias qui arrive c’est même plus près des 3 millions € / heure.

On a un peu de mal à ne pas faire préfinancer ces œuvres par une chaine gratuite qui contribue à ce financement. Il faut savoir financer la télévision payante par la télévision gratuite, la VOD, la S Vod, c’est-à-dire la VOD par abonnement, et c’est ce que nous voulons pour être en mesure de présenter à nos clients, à nos téléspectateurs des offres inédites.

(A l’inverse) On n’aura plus de raisons d’éditer dans nos chaines des contenus forts d’origine américaine qui seront accessibles directement sur téléviseur en délinéarisé.

Il faut des œuvres distinctives et c’est pour cela que nous allons renforcer la qualité de notre investissement dans le cinéma français, la création originale et l’événement sportif qui est un élément absolument distinctif par rapport de ce qu’on peut trouver ailleurs.

Être présent dans le gratuit et le  payant est absolument indispensable.

A propos de la chronologie des médias :
(Pour aider au financement des fictions et œuvres, une chronologie a été définie. Ainsi un film est d’abord diffusé au cinéma puis distribué en location, diffusée sur des chaines coproductrice, en VOD, sur chaine en clair etc. etc. Ainsi chaque contributeur au financement de l’œuvre détient une fenêtre de diffusion exclusive qui doit lui permettre de récupérer son investissement et de réaliser des profits)

La chronologie des médias c’est le seul moyen de financer une production à plusieurs reprises pour le producteur. C’est dans l’intérêt de l’ensemble des ayant droits et des producteurs qu’il y ait cette chronologie.

Les ressources publicitaires pour de nouvelles chaines gratuites sur la TNT :
Est-ce qu’il y a assez de revenus publicitaires pour lancer toutes les chaines gratuites ? Je pense qu’il faut avoir des offres segmentées. On ne touche pas tout à fait le même public en fonction des programmes.

Il se trouve peut-être que, hormis les chaines d’informations, les nouvelles chaines de la TNT étaient exactement sur les traces des acteurs historiques proposant plutôt une offre généraliste. Nous n’avons pas l’ambition d’aller apporter une compétition effrénée, on a l’ambition de proposer des programmes différents.

Cette nouvelle chaine gratuite commencera avec une grille de 50 millions d’euros par an. TF1 est autour de 1 milliard d’euro. On n’est pas dans la même idée de grandeur. Et pour réaliser une économie positive sur une chaine qui a quelques 50 millions de coût de grille, il suffit de faire 2 ou 3%  de part d’audience.

Et Enguerand Renault du Figaro de lui rappeler la phrase de Nicolas de Tavernost expliquant qu’il n’y avait pas de trésor caché avec les CSP + (voir article précédent) et que les 50 millions du budget de la chaine devraient alors être prélevés sur le gâteau publicitaire existant.

Je ne vais pas contredire mon ami (dois je mettre des guillemets?!) Nicolas de Tavernost mais quand même, il y a l’analyse de l’existant :

Canal +, la chaine qui fait aujourd’hui 220 – 230 millions € de chiffre d’affaires (en publicité uniquement, le rapport 2009 en indique 132) en faisait il y a 5 ans de moins de 140 millions €, a été une des seules dans ce paysage à avoir une croissance forte y compris pendant  la crise. Et chez Canal + parmi nos annonceurs, il y en a une vingtaine qui sont exclusifs de Canal + et une autre vingtaine dont 80% de leur investissement est sur Canal +.

Nous sommes par ailleurs la seule régie à ma connaissance à avoir une tarification CSP +. Il y a certains annonceurs que nous avons réussi à attirer et qui n’avaient pas d’exposition sur d’autres chaines.

Je pense que la cannibalisation est minime.

Peut-on faire croitre le marché publicitaire français ? (Enguerand Renault du Figaro)
Oui, mais il faut être sur des cibles légèrement différentes.

Quand la plupart des chaines sont des mini-généralistes elles se battent sur le même portefeuille d’annonceurs et les mêmes programmes qui sont diffusés après les chaines leader. Le téléspectateur ne voit pas de différence.

C’est la raison pour laquelle une chaine dite de la TNT malgré une part de marché déjà significative a une part plus limitée du marché publicitaire. Ils sont sur le même créneau, c’est de la rediffusion. Il faut être un peu différent.

J’ajoute qu’entre 2005, année de l’émergence de la TNT et 2010, TF1 + M6 devaient avoir environ 74% du marché (de la publicité) et aujourd’hui ils en ont 76%. Il est vrai qu’ils ont été aidés quelque part par l’arrêt de la publicité sur le service public après 20h sur FranceTélévisions mais la situation n’est pas aussi catastrophique que l’on le laisse penser.

Une suspension de l’arrivée de nouvelles chaines gratuites sur la TNT avant 2016 ?
Sachez que Youtube a prévu de lancer prochainement 20 chaines de télévision nouvelles accessibles en télévision IP sans convention avec le CSA. C’est une réalité. En 2013, en 2014 je pense.

Le pourcentage de télévisions connectées va être très rapidement de 80%. 20 millions de français ont accès au haut débit. C’est inéluctable. J’ai l’impression d’être à l’époque de la diligence que le moteur à explosion arrive et que l’on dit fermons tous les marchés pour qu’il n’y ait que des diligences.

Résister par la fermeture ne marche jamais.

Les règles du jeu :

Le vrai sujet est les règles de jeux.

Quand on pense que toutes les télévisions linéaires ont des obligations (CSA) et que des acteurs vont arriver sans obligation, ça c’est un vrai sujet. Comment arriver à rendre la compétition équitable ?

(Les chaines linéaires, historiques ou de la TNT ont des conventions avec le CSA et donc des obligations notamment vis à vis de la création, obligations que les chaines qui arriveront directement depuis internet sur nos téléviseurs n’auront à priori pas. Bertrand Méheut a aussi évoqué des problèmes de taux de TVA)

Alors que Bertrand Méheut expliquait qu’il était « content des performances de Itélé« , Philippe Bailly – NPA Conseil lui a rappelé les propos de Nicolas de Tavernost expliquant qu’il ne serait pas contre une certaine souplesse de la législation pour permettre à LCI de devenir une chaine en clair. (LCI, aujourd’hui payante sur la TNT mais rencontrant des difficultés financières ne pourrait pas devenir actuellement une chaine en clair sauf à être considérée comme étant le canal compensatoire dû à TF1)

J’admire Nicolas de Tavernost! (Oui j’aurai du mettre des guillemets!)

Dites vous qu’il a une arrière pensée. On le connait tous. Il est vrai sans doute que l’économie des chaines d’information est plutôt une économie de chaine gratuite.

Par contre qu’il y ait trois chaines d’informations en continue en mode gratuit sur la TNT ne me parait pas raisonnable surtout contenu des faibles parts d’audience de chacune d’entre elles.

(Cliquez sur les liens en rouge pour les ouvrir)






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