CSA - Législation

30 janvier 2012

Christine Kelly, Membre du CSA. Un niveau sonore enfin régulé à la télévision. Interview

Christine Kelly  / Ph. Benjamin Decoin

Christine Kelly / Ph. Benjamin Decoin

Vous avez déjà été réveillé par la pub? Déjà baissé le son d’un film pendant une action avant de de le remonter? Déjà dû régler à nouveau le son en passant d’une chaine à une autre?

Depuis début janvier, c’est fini?

A l’inverse même, certains ont peut-être remonté le niveau sonore général de leur téléviseur.



C’est l’un des effets Loudness R 128, une nouvelle norme européenne que le CSA et Christine Kelly (notamment Présidente du Groupe de Travail : Publicité et protection des consommateurs) font appliquer depuis le 1er janvier 2012 aux chaines de télévision.

A l’occasion de La Semaine du Son, Christine Kelly présentait le 20 janvier cette nouvelle norme qui était entrée en application au début du mois. Une réponse concrète aux nombreuses plaintes des téléspectateurs français.

Je vous propose de découvrir son intervention ainsi que l’interview exclusive qu’elle a accordée ensuite à Media un autre regard.

« Les réclames nous agacent sans cesse par le fait que le son augmente après un jt ou après un film. Combien de gens écrivent, je le vois dans le courrier des téléspectateurs de Télé 7 jours. Il faut que cela cesse, les téléspectateurs payent leur cotisation, on a le droit de dire ce que l’on pense et que l’on réponde à notre demande, s’il vous plait. Lucien de la Seine sur Mer. »

« Nous constatons depuis trop longtemps une déferlante de sons extrêmement désagréables à chaque lancement de séquences publicitaires ou de séquences indiquant le programme à suivre de la soirée. L’intensité du son augmente dans des proportions importantes. Il est inutile de nous réveiller à chaque instant. Pourriez-vous intervenir, vous CSA afin que ces sons intempestifs soient régulés.  Monsieur L. à Royan.

C’est par ces citations de lettres reçues au CSA que Christine Kelly a débuté son intervention cet après midi là à l’IRCAM lors de La Semaine du Son 2012. « Nous avons une plainte comme celles que j’ai données en exemple au CSA tous les deux, trois jours depuis plus de 20 ans. C’est le premier sujet de plaintes récurrentes et le plus ancien. »

Trois textes de loi avaient été pourtant été déposés depuis 1992 a-t-elle ensuite expliqué mais, sans effet :

« En 2003 le CSA a analysé toutes les chaines et a constaté que, en effet, le niveau sonore des publicités était bien supérieur au reste des programmes dans la moitié des cas constatés. Des mises en garde et mise en demeure ont eu lieu. » Mais sans grand changement car « Les chaines nous disaient, regardez, nous avons exactement le même volume entre la pub et les programmes. Regardez on ne triche pas.
On croyait que c’était du bluff de leur part … et pourtant ils avaient raison. C’était le même volume qui était affiché mais le ressenti était différent. Les cassettes ou fichiers des films publicitaires étaient livrées avec le même volume affiché que le reste du programma mais à l’écoute, c’était complètement autre chose. On était en train d’assister à quelque chose de nouveau.

Il a fallu comprendre ce qui se passait chez les producteurs de films publicitaires et chez les annonceurs. On s’est rendu compte que depuis des années, les images des films publicitaires mais aussi le son étaient travaillés dans tous les sens. Le bleu du ciel plus bleu, plus beau, plus dense et le son plus son, différent, plus dense.

Une publicité avait le même volume affiché mais un ressenti et une intensité différents. Ce procédé s’appelle la compression dynamique souvent utilisée en studio pour des albums musicaux avait débarqué à la télévision sans qu’on s’en rende compte»

La compression dynamique à la télévision – Document CSA

Christine Kelly a poursuivi en nous expliquant que «  il a fallu donc tout d’abord arriver à mesurer ce nouveau son. Il n’existait en effet aucun appareil pour mesurer officiellement ce nouveau sonore et définir le bon niveau sonore pour le meilleur confort des téléspectateurs. »

Ainsi, L’UER a fixé en 2010 l’intensité sonore maximum à -23 LUFS (Norme Loudness EBU R 128)

Dès la définition de cette norme, le CSA a consulté toute la filière publicitaire, les producteurs, les chaines de télévision des ministères comme celui de l’Ecologie, visité d’autres pays car le problème est et reste mondial.

Dès Juillet 2011, grâce à un travail de concertation et « grâce à la bonne volonté des annonceurs » le CSA a voté une recommandation pour faire appliquer cette norme de -23 LUFS.

« Nous sommes le premier pays au monde à faire respecter ce niveau et à avoir réglé la différence de niveau sonore entre les chaines et entre le programme et la publicité» a poursuivi, ravie et fière Christine Kelly.

Le CSA a prévu plusieurs rendez-vous d’étape :
« – Depuis le 19 décembre 2011, le CSA demande aux chaines d’avoir le même niveau sonore entre elles.
- Depuis le 1er janvier 2012 le CSA a demandé aux chaines de commencer à rapprocher le niveau sonore entre la publicité et les programmes à un niveau -23 LUFS avec une petite marge de tolérance, marge de tolérance qui disparait en 2013.

Les étapes de la mise en place de la norme Loudness EBU R 128 par le CSA en France

Qu’en est-il des chaines diffusées via les box et distributeurs par satellite? Qu’en est-il des autres chantiers de Christine Kelly au CSA comme le Placement de produits? Voici quelques unes des questions que j’ai posé à Christine Kelly après son intervention publique.

Le chantier de cette nouvelle norme sonore avait l’air de vous tenir particulièrement à cœur …
Christine Kelly : Oui, vraiment.

Pourquoi ?
C. K. : Parce que je suis une passionnée dans tout ce que je fais. Je pense que j’ai aussi beaucoup surpris les autres membres du Conseil et mes services par mon acharnement.
A partir du moment du Michel Boyon a décidé d’appeler mon groupe de travail : Publicité et protection des consommateurs, c’était un devoir pour moi de tout secouer, de tout faire pour obtenir un résultat.

D’autant plus que c’était le premier sujet de plaintes des téléspectateurs. Il est récurrent depuis 20 ans. Nous recevons un courrier à ce sujet tous les 2 jours. Régler ce problème était presque devenu un défi personnel.

Dans votre exposé vous disiez être particulièrement fière de précéder les États-Unis qui commençaient seulement à se préoccuper du problème?
C. K. : Effectivement ils vont commencer à s’en préoccuper en décembre 2012 avec un an de retard sur la France. Nous sommes le premier pays au monde à régler le problème de la différence de niveau sonore entre les chaines et entre les programmes et la publicité. Certains pays ne se sont occupés que de la différence sonore entre publicité et programmes.

Peut-être qu’aux États-Unis, les annonceurs sont plus puissants encore qu’en France ?
C. K. : Je pense que ce qui a donné le coup d’envoi aux États-Unis c’est la volonté de Barack Obama de faire que cela soit réglé.  Il a donc donné au CSA américain, la FCC, un an pour travailler dessus.

En France, en tenant compte de textes de loi déjà existants nous nous sommes auto-saisis dès que la norme -23 LUFS est apparue et y avons travaillé tout de suite.

D’autres pays européens vont suivre (Lors de cette conférence, Matthieu Parmentier de France Télévisions a annoncé que les JO Londres seraient diffusées en -23 LUFS). Les pays nordiques, l’Allemagne suivent dans la foulée.

D’ici 2 ou 3 ans tous les pays vont respecter cette norme.

Et comment ont réagi les annonceurs français ?
C. K. : Leur attitude m’a surprise. Ils auraient pu agir comme les annonceurs en Belgique qui ont rappelé que leur intérêt était de réveiller le téléscpectateur au moment de la pub. Il y a eu en France une vraie prise de conscience. Les annonceurs ont envie de vendre leurs produits mais aussi de séduire leurs téléspectateurs. Ils ont pris conscience qu’ils vendraient leurs produits d’autant plus qu’ils respecteraient les téléspectateurs.

TF1 faisait semble-t-il partie des mauvais élèves jusqu’à la mise en place de la nouvelle norme. Qu’en est-il depuis début janvier?
C. K : Depuis début janvier et nos mesures c’est désormais la chaine dont on mesure le niveau le plus faible. En fait, avant, tout le monde était plus ou moins mauvais élève. Et puis tout le monde faisait des efforts mais sans véritable norme à respecter.

Quand j’organisais des réunions avec les chaines, elles me disaient : moi j’ai réglé le problème. Et je leur répondais que non, j’avais écouté leur chaine. Arrêtez vos discours.

Aujourd’hui toutes les chaines ont vrai volonté de s’y mettre.

J’ai d’ailleurs découvert l’ampleur du travail et des moyens mis en place par exemple par France Télévisions lors de cette semaine du son mais aussi M6.

Quand on prend des décisions au CSA on a conscience des conséquences que cela a ensuite mais là, je vois la révolution que cela implique tant financièrement qu’au niveau du travail des ingénieurs du son. Mais c’est un devoir pour le téléspectateur.

J’aime l’idée que l’on réinvente le travail de l’ingénieur du son et l’intérêt du mixeur dans la salle de mixage. C’est génial. Avec cette décision les gens du son reprennent goût à leur métier. Comme le disait Matthieu Parmentier de France Télévisions, un nouveau sens de la créativité est à développer. Les incidences sont vastes.

Qu’en est-il pour les chaines étrangères diffusées en France ?
C. K. : Notre marge de manœuvre est actuellement faible. Nous allons essayer d’agir sur les distributeurs de ces chaines (Canal Sat, SFR, Free, Numéricable etc. ) pour leur demander de tenir compte de cette nouvelle norme.

Cette recommandation du CSA ne s’applique pas à eux pour le moment. Nous allons demander au gouvernement de pouvoir intervenir à ce niveau. En attendant nous leur avons déjà écrit pour leur demander de faire attention à cela. Ils sont de bonne volonté mais nous allons vérifier par exemple au respect d’un même niveau de diffusion sonore entre deux chaines.

M6 replay par exemple impose une ou deux publicités avant la diffusion d’un programme sur les box dont le niveau sonore est parfois excessivement fort à l’écoute. Vous ne pouvez donc pas agir à ce sujet là actuellement? 
C. K. Pas pour le moment. Par contre, dans le rapport au parlement que nous allons remettre prochainement sur le sujet du son, on émet la proposition d’élargir à tout ce qui est SMAd (Service des Medias Audiovisuels à la demande… Vidéo à la demande et télévision de rattrapage)

Il reste effectivement encore des choses à améliorer. Il faut élargir l’application de cette norme. C’est un nouveau chantier.

Lors de votre intervention à La Semaine du Son, vous expliquiez que le CSA avait procédé à des mises en demeure à des chaines et ce sans succès.. Pourquoi les chaines ne réagissaient pas ?
C. K. : On était face à un problème plus complexe. Les chaines nous parlaient de passage de l’analogique au numérique, nous expliquaient qu’il n’existait pas d’outils de mesure du problème, qu’elles ne pouvaient pas obliger un annonceur à leur remettre une publicité qui a la même énergie sonore car le volume affiché correspond bien aux normes.

Le CSA, dans son obligation de faire respecter les lois, a du tenir compte de ces difficultés et de la réalité. On a donc observé, réfléchi et lancé des pistes sans perdre de temps.

On pouvait difficilement dire que les normes n’étaient pas respectées puisqu’il n’y avait pas d’outil de mesure de ce ressenti d’énergie sonore.

Je voulais alors demander à Christine Kelly, par ailleurs vice présidente au CSA du Groupe de Travail Accessibilité aux Personnes Handicapées de réagir à la campagne de publicité récente sur le handicap visuel où l’on voit des hommes politiques porter des lunettes noires et des cannes.
C. K : Désolé mais je n’ai pas encore vu.

Cependant, je ne peux être, comme le CSA, que pour une meilleure représentativité des handicapés dans les médias. On doit aussi rendre la télévision accessible notamment avec le sous-titrage et la langue de signes. Mais comme on représente les minorités visibles, il faut donner de la place aux handicapés pour faire voir qu’ils font partie de la société, qu’ils peuvent apporter un plus à la société.

Et d’après vous cela passe plutôt par des quotas ou une prise de conscience ?
C. K. : Je suis plutôt anti quotas. Je privilégie toujours la prise de conscience. Il faut voir que les malentendants, les aveugles, les handicapés moteur peuvent se rapprocher de nous tous. La télévision peut alors jouer un rôle, donner un signal, rapprocher des mondes.

Au CSA nous avons par exemple proposé aux chaines de faire des émissions pour nous apprendre la langue des signes. Comment on dit bonjour, papa, maman etc.  pour rapprocher le monde du handicap et l’autre monde. Le Vivre ensemble.

J’ai d’ailleurs découvert il y a un peu un journal signé sur I>TELE.
C. K. : Je suis en effet à l’origine de ces JT sur LCI, I>TELE et BFM TV. Je suis très très contente d’avoir obtenu cela. Les chaines sont aussi ravies de pouvoir donner accès à l’information aux malentendants à la télévision. Elles proposent donc des journaux sous-titrés et une fois par jour un journal en langue des signes.

Le placement produit fait aussi partie de vos attributions. Un bilan doit avoir lieu en début 2012. Quel est votre point de vue sur cette première année de Placement de Produits à la télévision sur certains secteurs limités (clips et fictions).
C. K. : Le travail d’analyse va commencer, je ne peux pas encore trop en parler. Cela doit débuter en février 2012. Ce que l’on peut dire actuellement c’est qu’il y avait tellement de craintes à ce sujet au départ et pourtant cela entre tout doucement dans notre quotidien. Il y a quasiment tous les jours un placement produit dans Plus Belle la vie.

On en voit effectivement de plus en plus dans les programmes mais on est loin de ce que l’on pouvait craindre au départ. Cela peut encore changer dans les années à venir.

Actuellement cela se limite aux clips et fictions. Peut-on imaginer un élargissement à d’autres domaines comme le talk et le divertissement ?
C. K. : Je pense qu’il est un peu tôt pour élargir à ces domaines. Je préjuge cependant car nous n’avons encore pris aucune décision en plénière.

Merci à Christine Kelly pour sa disponibilité et aux organisateurs de la Semaine du Son pour leur aide. 






0 commentaire


Soyez le premier à déposer un commentaire!


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>