Coulisses des émissions

29 mars 2012

Le métier de Programmateur Info dans une chaine d’information en continu, I>TELE

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Ecrit par : Emmanuel Matt
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A I>TELE, ils sont trois : Claudie Jacquin, Elisabeth Jacob, deux programmatrices et Sylvain Moulène, programmateur. Ils s’occupent tous d’une tranche horaire mais sont aussi complémentaires car chacun dispose de contacts privilégiés, chacun a ses domaines de prédilection et chacun a son propre vécu et sa propre expérience de l’actualité.

Lors de ma rencontre il y a quelques semaines avec Claudie Jacquin, nous avons parlé de la volonté de mélanger experts et spécialistes habitués des plateaux et nouveaux visages dont plus de femmes.

Avec Sylvain Moulène, cette semaine, nous avons évoqué le métier de la programmation dans un contexte particulier de Breaking news et notamment au moment des tueries de Montauban et Toulouse.

Qu’est ce que le métier de programmateur, de journaliste programmateur dans le domaine de l’information ?

Pendant plus de 15 années de production télé, j’ai côtoyé de nombreux programmateurs pour des émissions de variété. Ces programmateurs étaient alors l’intermédiaire et faisaient des aller-retour entre les producteurs d’émissions et leurs envies et les services de presse des maisons de disque et les attachés de presse et agents d’artistes dans les domaines du théâtre, du cinéma et leurs envies.

Dans le domaine de la téléréalité, qu’elle soit d’enfermement ou même de façon plus dissimulée ou moins assumée sous forme de docu-réalité ou d’émissions dites d’accueil, on parle aussi de programmation mais cela s’apparente plus à du casting même si ceux qui s’en chargent tiennent au titre de journaliste.

Les programmateurs dans le domaine de l’information sont bien des journalistes. Ils sont présents dans les radios. A la télévision, on peut en trouver dans des sociétés de production de documentaires, de magazines, d’émissions d’information mais ils (et elles) sont rares dans les chaines de télévision à l’exception des chaines d’information en continu.

Claudie Jacquin & Sylvain Moulène, Programmateurs à I>TELE

A I>TELE, les trois programmateurs (hors équipe de programmation de La Grande Edition, produite par Black Dynamite) s’occupent chacun d’une tranche horaire. Par exemple,  Claudie Jacquin programme notamment la tranche horaire 12h – 14h ainsi que l’invité de Robert Mérard à 17h50 ainsi que les invités du week-end. Sylvain Moulène gère le 17-20 présenté par Léa Salamé et Marc Fauvelle alors que Élisabeth Jacob gère la matinale de Christophe Barbier.

Cette répartition des rôles est assez théorique notamment en période de breaking news pendant laquelle tous travaillent ensemble pour alimenter cette chaine d’information qui « consomme » beaucoup d’invités.

Par ailleurs, quand un programmateur trouve un bon intervenant mais qui n’est pas disponible pour sa tranche horaire, il le confie à ses collègues. Cette coordination au sein de la chaine évite aussi que certains interlocuteurs soient contactés à plusieurs reprises pour la même chaine.

Le rôle des programmateurs :
En liaison avec le Directeur de la rédaction et les rédacteurs en chef des différentes éditions, ils sont chargés de trouver l’ensemble des intervenants sur la chaine hors éditorialistes réguliers et journalistes maison. A la demande de journalistes reporters, ils peuvent aussi être amenés à trouver des intervenants, des contacts pour des sujets.

Les programmateurs sont des journalistes, des « chasseurs de tête » comme le dit Sylvain Moulène. Ils doivent monter des plateaux avec des intervenants qui ont des profils spécifiques déterminés en amont lors de conférence de rédaction.

Ils cherchent les bons intervenants , les « bons clients ».  Il s’agit donc de se renseigner sur leur parcours et leurs compétences. Il s’agit aussi de s’assurer qu’ils soient à l’aise devant une caméra, aient l’esprit de synthèse et soient assez pédagogiques pour expliquer les problématiques. Et cela passe au final notamment par une pré interview téléphonique complète.

Certaines rubriques comme le match des éditorialistes à 12h15 sont plus simples à programmer comme me le fait remarquer Claudie Jacquin.  Les journalistes politiques débatteurs sont calés de façon régulière dès la rentrée. Au quotidien, il s’agit alors uniquement de faire un point avec eux sur les thèmes du jour et éventuellement d’en remplacer un ponctuellement en cas d’empêchement. De la « manutention » !

D’autres interventions – des interviews, des débats en liaison avec l’actualité – sont programmées dans dans la grille de I>TELE. Les programmateurs essayent donc d’anticiper le calage des invités notamment quand certains événements sont prévisibles (dates anniversaire, rencontre, congrès, procès etc.)

Mais comme l’actualité est souvent imprévisible, il faut donc s’adapter aux circonstances et trouver l’intervenant le plus compétent en la matière et qui sera à l’aise à l’antenne.

Des invités au programme de I>TELE

Enfin, quand l’actualité s’emballe, on passe en Breaking news. Il s’agit alors d’alimenter la chaine de 6h00 à 0h30 sans interruption. Le travail de programmation est encore différent.

Les programmateurs à I>TELE ont leur tranche horaire mais travaillent aussi ensemble car chacun dispose de sa propre expérience qui se traduit souvent dans son réseau et carnet d’adresse. Sylvain Moulène m’explique qu’avant la révolution arabe il ne disposait pas comme aujourd’hui d’un carnet d’adresse de 30 contacts dans le Moyen Orient qui pourraient être utiles pour couvrir de nouveaux événements dans cette région.

Chacun a aussi ses domaines de prédilection, comme la culture pour Claudie Jacquin, un domaine souvent peu présent sur les chaines d’information et dans les journaux. Le sujet ou l’invité culture a souvent sa place en fin de journal, enfin si l’actualité le permet ! Présente dans le groupe Canal + depuis 27 ans, elle persiste à tenter de programmer un maximum d’artistes, d’en faire connaitre de nouveaux.

Sylvain Moulène est journaliste, programmateur à I>TELE depuis 4 ans. Auparavant il travaillait à la rédaction de France 2. Il a ensuite suivi Thierry Thuillier lorsqu’il a quitté ses fonctions de rédacteur en chef du 20h de France 2 pour prendre la direction de la rédaction de I>TELE.

Même avec des spécialités, les programmateurs doivent aussi entretenir leur culture générale. « C’est du non stop, le soir à la maison vous lisez des journaux, regardez des documentaires, vous essayez d’avoir la culture la plus étendue » m’explique Claudie Jacquin.

Au quotidien, quand l’actualité le permet, il s’agit d’ailleurs d’entretenir et d’étendre son réseau notamment pour trouver des invités dits « systématiques », ceux sur lesquels on peut compter, les premiers que l’on contacte pour une actualité chaude.

Même si le direct est quasi permanent sur les chaines d’information en continue en journée, il y a tout de même des rendez-vous plus forts dans la grille des programmes. Il faut alors « sanctuariser ces moments forts ». Une attention particulière est donc portée au choix de ces invités tout en continuant à caler d’autres interventions tout au long de la journée.

La situation change encore quand l’actualité passe en « Breaking news », comme cela a été le cas des jours qui ont suivi la tuerie dans une école à Toulouse en ce mois de mars.

En Breaking news, en Édition spéciale, après la tuerie à Toulouse :

On a compté 18 intervenants en moyenne chaque jour du lundi au jeudi cette semaine là.

Dès l’annonce de l’événement, alors que les journalistes avaient peu d’informations, ne savaient rien du profil du tueur, les programmateurs ont cherché trois profils : un policier, un criminologue, un psychologue. Mais il fallait tenir de 6h30 (plus tôt encore le jeudi) jusqu’à 0h30.

Les profils recherchés ont continué à évoluer pendant la journée, selon les informations et les demandes du directeur de la rédaction et des rédacteurs en chef. Il a fallu réagir vite et en trouver un grand nombre pour occuper 4 jours d’antenne et pour tenter de répondre aux nombreuses et diverses questions qui se posaient.

A l’antenne, les intervenants ont été longtemps dans l’extrapolation… « Si tel ou tel scénario se réalisait… si telle information était confirmée… » Cela a un intérêt à l’antenne. (… mais peut-être pas sur une telle durée certains jours?)

De plus, « sur une chaine d’information en continu, même si on a trouvé un psychologue formidable le matin, il n’est pas possible de recouper son interview pour la rediffuser toute la journée » me rappelle Sylvain Moulène. Il faut donc trouver d’autres intervenants malgré parfois une « pénurie ». C’est alors qu’il est nécessaire de partir à la recherche de nouveaux intervenants, de sortir de sa base de donnée existante et de développer son réseau tout en faisant face à ses concurrents.

Dès le mercredi il s’est agit de trouver des anciens du RAID.

Se sont ainsi succédés dans les médias 3 personnes, Christophe Caupenne, ancien négociateur du Raid comme Laurent Combalbert mais aussi Daniel Boulanger celui qui avait abattu Human Bomb à Neuilly sur Seine en 1993.

Sylvain Moulène avait déjà Laurent Combalbert dans « ses tablettes » ce qui lui a permis de l’inviter rapidement en plateau. Mais c’est autour de Daniel Boulanger que la concurrence entre chaines s’est avérée la plus forte entre mercredi et jeudi. Dès la première intervention de cet ancien du Raid sur I>TELE, mercredi, Sylvain Moulène a été contacté par Europe 1, TF1 et France 2 qui souhaitaient absolument l’avoir aussi sur leurs antennes.

Mais, pas de rémunération et donc pas de contrat d’exclusivité pour les intervenants. Il s’agit alors de travailler en bonne intelligence, de façon « confraternelle » avec les autres chaines.

C’est ainsi que Laurent Combalbert a été à nouveau présent le jeudi sur I>TELE à 17h puis à 19h. Europe 1 a pu le récupérer à 18h avant qu’il ne retourne à I>TELE puis à France 2 au 20h. (merci les motos taxi) I>TELE s’était  en effet engagée auprès de France 2 pour qu’il quitte le plateau à 19h15, 19h20 au plus tard.

Quelle attitude adopter à l’antenne alors que le tueur peut regarder votre programme?

Sylvain Moulène m’a donné un début de réponse en me parlant d’un profileuse qui, lors de la pre interview a préféré décliner l’invitation à venir en plateau. Imaginez que ce tueur soit alors devant la télé et que je dise quelque chose qui puisse susciter une excitation chez lui et lui donne envie d’exploser davantage. Je n’en serai peut-être rien mais je ne veux pas assumer cette responsabilité, a-t-elle expliqué.

C’est probablement aussi le cas d’anciens policiers ou même de certains journalistes qui ne peuvent pas toujours dire tout ce qu’ils savent ou donner des indications trop précises qui pourraient être exploitées par un criminel.

A l’inverse, il se confirme aussi que la police « utilise » aussi parfois les médias malgré eux, pour faire avancer une enquête.

Quelques questions/Réponses pour poursuivre la présentation du métier de programmateur info.

Des invités habitués télé toujours pertinents?
Il y a effectivement des pros de l’expertise, ceux qui ont toujours un mot à dire sur tout, les « bouffeurs de médias », (sans parler des rois de l’impro). Parmi eux, il y a les bons, ceux qui passent bien à l’antenne, dont le discours est intéressant, ceux qui font le job mais il y a aussi ceux qui sont partout et qui ne sont pourtant pas bons. Va comprendre Charles!

On peut aussi se demander comment certains font pour rester en prise avec le réel alors qu’ils passent leur temps à la télévision… (Jaloux !)

De nouveaux visages ?
Cela fait effectivement parti du job de programmateur de trouver de nouveaux intervenants, notamment quand la nouvelle notoriété de certains rend leur emploi du temps bien trop serré. Cela permet aussi de renouveler « le parc des experts » que l’on voit partout et qui se répètent d’une chaine à une autre et dont le discours est déjà attendu.

Une autre partie du rôle des programmateurs consiste aussi à ne pas seulement chercher mais aussi proposer des intervenants. Il faut parfois de la ténacité pour faire accepter tel inconnu à un rédacteur en chef.

Il y a alors toujours un risque même si un invité a de nombreuses références. Malgré la pré interview on ne sait pas comment il va se comporter à l’antenne sur un plateau en direct. On peut se tromper.

Le renouvellement des intervenants passe aussi par la présence plus marquée de femmes à l’antenne.

Plus de femmes ?
Pour cela on peut compter sur Claudie Jacquin. Elle doit d’ailleurs être ravie en ce moment car les invitées féminines semblent nombreuses sur l’antenne de I>TELE si j’en crois mon parcours des nombreuses vidéos actuellement en ligne sur le site de I>TELE. De plus la culture a plus de place (hors breaking news). A I>TELE comme ailleurs, une conséquence des contraintes du CSA sur le temps de parole des hommes politiques en période de campagne électorale ?

Et pourquoi les femmes auraient-elles un problème de crédibilité à la télévision comme expert? Seraient-elles moins bonnes débatteuses?

Rassurer et établir une relation de confiance avec les intervenants?
Lors de la préinterview, il s’agit d’en savoir plus sur l’invité, connaître ses points de vue, aborder les éléments dont il sera question en plateau. (Il est donc au préalable de bien connaitre le journaliste qui sera finalement face à l’invité en plateau pour anticiper ses questions et besoins).

Il est aussi important de rassurer l’invité sur les thèmes qui seront abordés. Il n’y aura pas de question piège posée aux experts. On leur demande uniquement d’apporter des informations dans leur domaine de compétence. Cela fait partie de la relation de confiance qui pourra permettre de les inviter à nouveau, parfois en urgence.

Par précaution, à de très rares occasions, les programmateurs prévoient aussi parfois des invités spare, des invités à contacter si on sent qu’un invité doute ou pourrait avoir des difficultés à être présent à l’horaire voulu.

De nombreuses sollicitations ?
Claudie Jacquin me racontait recevoir certains jours 200 mails de sollicitations. Il faut donc être rapide pour faire le tri et voir si une information, un témoin important ne leur auraient pas échappé. Cela peut occuper jusqu’à 40% de son temps.

Les relations avec les attachés de presse, les agences de communications restent classiques. Parfois ce sont eux qui sollicitent de passage de tel homme politique, de tel patron d’entreprise, de tel artiste et parfois ce sont les programmateurs qui les contactent.

La programmation des hommes politiques (Particularité en période de campagne électorale) ?
La programmation est particulière car il y a une forte concurrence entre les chaines et les émissions. Les critères d’audience, de reprises, de dépêches entrent en compte dans le choix des intervenants politiques. Du coté des chaines, il est important d’avoir le bon invité politique au bon moment en réaction à tel événement.

Chose entendue : Depuis quelques semaines, les programmateurs sont beaucoup plus sollicités par des hommes et femmes politique qui souhaitent intervenir à l’antenne. Dans l’entourage du personnel politique les « T’as pas une place pour… » remplacent les réponses habituelles « non il ne peut pas mais je te rappelle très vite… » ! Pourquoi ? Et bien pour se rappeler à la mémoire du futur président. Il semble actuellement de bon ton d’afficher son soutien à tel candidat, montrer qu’on est un bon élève !

En période électorale, les programmateurs doivent aussi être forts en mathématiques et « remplir des cases » pour contenter le CSA et ses règles sur le temps de parole, l’équité, l’égalité.

Des propositions étonnantes ?
Il n’y pas tant de propositions étranges d’invités, peut-être car le standard de la chaine filtre bien les appels.

Il arrive par contre régulièrement que des personnes de la société civile qui soutiennent une cause, veulent pousser un coup de gueule oontactent la programmation pour passer à la télé et se faire entendre.

D’autres font des propositions qui peuvent être très sérieuses et intéressantes mais pas liées à l’actualité. Elles peuvent parfois le devenir plus tard.

Le plus difficile pour un programmateur ?
La contrainte du temps. Il faut en effet tel type de personne comme invité pour telle heure.

C’est peut-être aussi pour cela que certains programmateurs se destinent ensuite au magazine où le rythme de travail est différent. Dans les documentaires ou magazines il est aussi parfois possible de réaliser l’interview finale. Et c’est vrai que, sans rechercher particulièrement la lumière des plateaux, Claudie Jacquin et Sylvain Moulène m’ont tous les deux confié qu’à certains moments ils auraient aimé mener l’interview jusqu’au bout et pas seulement préparer l’entretien en pré-interview.

Programmateur info, un métier que j’ai découvert notamment au travers de la rencontre de deux des programmateurs de I>TELE et qui demande des compétences très vastes, une curiosité, une ténacité, de véritables compétences de journaliste pour identifier, trouver et convaincre le bon intervenant. Il nécessite un réseau qui se construit avec les années, au gré de l’actualité et des rencontres. Cela s’appelle je crois de l’expérience!

Un grand merci notamment à Claudie Jacquin et à Sylvain Moulène pour leurs réponses à mes questions.






One commentaire


  1. Patricia.Lambert

    Ton article est très intéressant . j’ai découvert et appris pleins de choses .



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