Interviews

3 décembre 2012

Le Vrai Faux de l’Info tous les matins sur Europe 1 avec Laurent Guimier : Interview

Laurent Guimier Europe 1

Il est directeur de l’information numérique du Pôle news de Lagardère Active et à l’origine notamment du Lab Europe 1 qui vient de fêter sa première année d’existence. Il présente aussi chaque matin à 8h10 sur Europe 1 le désormais attendu Vrai Faux de l’Info dans la Matinale de Bruce Toussaint. C’est d’ailleurs ce dernier qui en parle le mieux chaque matin :

« Il sent les mensonges à des kilomètres à la ronde, C’est Laurent Guimier pour le Vrai Faux de l’info…

Il scrute leurs paroles et fait trembler nos dirigeants…



Aucun mensonge ne lui échappe… C’est l’antenne radar de Europe 1…

Vous savez que les américains nous l’envient, les armoricains, pardon… C’est déjà pas mal remarquez ! Voici le retour de ce fin limier de Laurent Guimier…

Notre détecteur de mensonge, voici Laurent Guimier…

Et voici le Vrai faux de l’info avec Laurent Guimier, Bonjour Laurent… »

Oui, bonjour Laurent, enfin bonsoir car Laurent Guimier a accepté de répondre aux questions de Media(s) un autre regard en début de soirée. C’était mardi 27 novembre dans un studio d’Europe 1 avant une rencontre organisée par NPA Conseil avec des blogueurs.

Laurent Guimier y a alors notamment annoncé la refonte des sites du groupe Lagardère (Le JDD, Europe 1, Paris Match) pour début 2013 et l’utilisation d’un nouvel outil de réalisation de ces sites. Il nous a alors aussi fait remarquer que la radio, avec son fil d’actualité, son interactivité historique avec ses auditeurs était un média très proche d’internet.

Laurent Guimier, comment fabriquez-vous votre chronique quotidienne ?

Laurent Guimier : Nous sommes trois à travailler sur cette rubrique. Je présente cette chronique mais je ne suis que la face émergée de l’iceberg.

Je travaille avec Maxime Laurent un jeune journaliste sorti d’une école l’année dernière que j’avais eu la chance de recruter pour un stage sur une mission précédente, une chronique matinale, un zapping politique : « Tout est dit ». (Bonne nouvelle, il est encore possible de décrocher un emploi après un stage!)

Pour le Vrai Faux de l’Info, il réalise un « Relevé d’empruntes ». Il écoute tous les matins toutes les émissions radio et télé et va choper des déclarations sur le Web. Il s’intéresse aussi à ce qui s’est dit la veille. Il doit trouver les phrases qui vont me fournir la matière pour vérifier ensuite si c’est vrai ou si c’est faux. A 10 h, il me produit une note et on échange sur ce qui nous parait louche, bizarre.

Je pense que dans les minutes qui me sont imparties, il ne s’agit pas uniquement de donner une gifle à un politique. Cela n’a pas d’intérêt.

A partir de 10 h nous choisissons le premier thème, le second et le troisième. (Le premier thème est souvent celui qui sera finalement à l’antenne) Une seconde personne intervient alors : Kim Biegatch qui s’occupe du fact checking avec moi. Elle bosse beaucoup car elle passe de nombreux coups de fil et du temps sur internet à récolter de nombreuses données toute la journée.

Toute la journée on échange, on est dans un ping-pong pour essayer de trouver la réponse : la phrase prononcée est-elle vraie ou fausse? Parfois nos enquêtes durent plusieurs jours notamment parce que, comme ce soir, à cette heure là, on est encore coincé pour le lendemain. On n’a pas encore la réponse.

C’est pour cela que vous travaillez sur trois sujets ?
L. G. : J’ai déjà travaillé auparavant sur des chroniques quotidiennes, j’ai toujours un secours. Mais Kim et moi seront frustrés si nous n’arrivons pas à répondre à la question. Cela va se finir très tard ce soir !

Et pourtant vous vous levez tôt aussi pour présenter cette séquence !
L. G. : Je me lève à 5h15, j’arrive à 6h. Comme je ne suis pas du matin, je suis obligé de me lever plus tôt pour être bien réveillé à 8h. Et commence alors ma deuxième journée, celle du fact checking des prochains Vrai / Faux.

Et j’ai entendu ce matin que tu avais été interpellé par un twittos… (Une question de l’attachée de presse jamais très loin lors de ce genre d’interview et une bonne remarque qui ne fait qu’anticiper l’une de mes prochaines questions!)
L. G. : Ce (mardi 27 novembre) matin effectivement j’étais interpellé via Twitter sur : Sarkozy était-il coupable d’un conflit d’intérêt en tant que membre du Conseil Constitutionnel en intervenant dans les querelles de l’UMP ?

J’ai tout d’abord été interpellé directement sur Twitter puis, en tapant sur Twitter « Conseil Constitutionnel UMP » on voyait énormément de requêtes de gens qui ont posé la question, d’autres ont posté des commentaires sur les sites.

J’ai alors fait un pas de coté par rapport à l’épure de la chronique qui est : une parole politique qu’on entend et à laquelle je réponds.

Mais là je me suis dit que la question s’imposait tellement dans le débat que ce n’est pas parce que ce n’est pas un homme politique qui le dit qu’on ne va pas fact checker la question. Pour le coup on a fact checké l’opinion publique telle qu’elle s’exprimait et en plus c’était plutôt pour dire qu’elle avait tord. Ce n’était vraiment pas « démago » !

La chronique Vrai faux de l’info de Laurent Guimier : Sarkozy, un véritable sage :

Justement, choisissez-vous plutôt des sujets pour montrer que quelqu’un a tord ?
L. G. : Non, non , on doit être sur une répartition 1/3 Vrai, 2/3 Faux. Ensuite, quand on raffine, on se rend compte que sur les Faux, contrairement à ce que l’on peut imaginer, le taux de « bobards », de mensonges avérés est quand même faible.

On est plus dans des approximations, des raccourcis ?
L. G. : … omissions, approximations ou parfois relais de la Vox Populi ou d’une idée reçue. J’ai par exemple le souvenir de Laurent Wauquiez qui avait dit : Tout le monde sait que la violence à la télévision engendre de la violence dans la vie réelle. Tout le monde le sait…

Quand on va vraiment creuser, on se rend compte que cela n’est pas si évident que cela, qu’il n’y a jamais eu de preuve scientifique. Et cela m’intéresse de le faire car cela pose la question de la responsabilité de la parole publique qui à mon avis doit être signalée quand elle ne fait que relayer des idées reçues. Par ailleurs, j’ai une vocation, celle d’essayer d’apporter une information au-delà de dire : il a tord. Il est important de dire voilà ce que l’on sait, quel est l’état de la connaissance scientifique entre violence à la télé et violence réelle.

Je pense que dans les minutes qui me sont imparties, il ne s’agit pas uniquement de donner une gifle à un politique. Cela n’a pas d’intérêt. Les vrais mensonges, je ne dois en avoir pour le moment que trois ou quatre. Mais cela ne me rassure pas pour autant de savoir qu’un politique véhicule une idée reçue.

Et puis j’essaye de ne pas vérifier que les politiques même s’ils parlent beaucoup. J’ai aussi vérifié des paroles de chefs d’entreprise, de Didier Deschamps il y a peu de temps (La chronique). J’essaye aussi de temps en temps de vérifier la parole de journalistes, d’éditorialistes…

Comme je le dis de temps en temps, l’enjeu de cette chronique c’est de mettre des Smileys dans un dossier d’instruction. C’est précis comme un dossier d’instruction où l’on doit ajouter un peu de fluidité pendant deux minutes.

N’est-ce pas d’ailleurs plus compliqué de mettre en cause des chefs d’entreprise (annonceurs potentiels sur Europe 1) que des politiques ?
L. G. : La question ne s’est pas vraiment posée pour le moment.

Il y a un PDG que j’ai égratigné, celui d’Amor Lux. Je ne disais pas qu’il mentait mais j’avais relativisé son expression d’ «explosion des ventes» car en valeur absolue cela représentait peu de ventes supplémentaires. Ce que je disais par ailleurs c’est que grâce à Arnaud Montebourg, il s’était offert un formidable coup de publicité en vendant quelques marinières supplémentaires.

Il y avait les chiffres, mais, et il s’agit de mon coté taquin, il y a un choix éditorial, je « chutais » en disant : La principale performance de ce monsieur c’est d’avoir « by passé » Arnaud Montebourg et d’avoir fait que l’on parle plus de lui que du Ministre ne serait-ce qu’un week-end!


Pas de raz-de-marée commercial par Europe1fr

Quelles sont vos sources pour trouver toutes ces réponses, ces données chiffrées? 
L. G. : On appelle de nombreuses personnes…

Il y a aussi internet ?
L. G. : Internet beaucoup car il nous permet aujourd’hui d’accéder à une masse de données incroyable en peu de temps. Cette chronique aurait été plus difficile il y a dix ans.

Il y a quelques jours, de fil en aiguille j’ai réussi à mettre la main sur un rapport d’opposants au troisième aéroport parisien dans les années 2000. Ceux sont les mêmes qui manifestent aujourd’hui contre l’aéroport de Notre Dame des Landes qui disaient alors qu’il fallait construire cet aéroport pour éviter la construction d’un troisième aéroport à Paris.

Ce rapport enfoui dans les entrailles du Web a pu être retrouvé grâce à un internet.

Laurent Guimier – Le Vrai Faux de l’Info – La matinale d’Europe 1 avec Bruce Toussaint

Bruce Toussaint ouvre souvent la rubrique en vous appelant désormais le Colombo de l’info…
L. G. : Ça dépend des jours, parfois aussi le détecteur de mensonges,

Cela va vous rester…
L. G. : C’est le principe de l’incarnation d’une rubrique. Cela m’intéresse de faire cela car il y a un an et demi j’avais initié cette idée au JDD.fr dans une logique de fact checking pure et dure comme aux Etats-Unis et là on est dans une forme radio, on est dans quelque chose de plus incarné, d’une chronique qu’on essaye de rendre gouleyante.

Comme je le dis de temps en temps, l’enjeu de cette chronique c’est de mettre des Smileys dans un dossier d’instruction. C’est précis comme un dossier d’instruction où l’on doit ajouter un peu de fluidité pendant deux minutes.

Bruce Toussaint conclut parfois votre chronique en disant que vous allez encore recevoir des coups de téléphones…
L. G. : Oui c’est vrai qu’il dit à chaque fois « ah là ils vont vous appeler » Mais, en fait non, pas tant que cela.

En fait j’ai eu deux coups de téléphone de personnes très différentes qui contestaient ce que j’avais dit. La première était Christine Boutin sur le mariage gay quand j’avais dit qu’on ne pouvait pas faire de référendum sur la question car constitutionnellement c’était impossible.

Et l’autre c’est tout à l’heure (le 27 novembre, jour de l’interview), le chanteur Antoine qui m’a appelé au sujet de la prostitution car il sort un bouquin dans lequel, en gros, il est pour. J’ai fait ma chronique hier, et il m’a appelé pendant une heure aujourd’hui. Il n’était pas en colère et m’invitait à lire certains documents, il me parlait du modèle suédois… Cela va donc de Christine Boutin contre le mariage Gay à Antoine pour la prostitution!

(Oui, mais faut pas pousser! Antoine est quand même un mec malin! Il nous fait le même coup chaque année. Il vient en novembre nous fourguer livres, DVD, photos sur des îles paradisiaques pour pouvoir retourner y vivre peinard un an de plus… Et cela marche depuis des dizaines d’années. Mais si maintenant en plus il râle!)

La conséquence de votre chronique c’est d’être à votre tour rectifié, fact checké !
L. G. : Heureusement ! C’est le principe et pour le moment je n’ai pas été mis en flagrant délit moi-même.

Que se passerait-il si c’était le cas ?
L. G. : Et bien je le dirai à l’antenne. Pan sur le bec! (Comme l’écrirait le Canard enchaîné). Cela arrivera peut-être. Je suis dans une forme très contrainte, je n’ai que deux minutes. Je fais donc parfois des ellipses.

On essaye alors de structurer une publication un peu plus enrichie sur le site ce que l’on fait ponctuellement comme il y a quelques jours au sujet du rapport sur Notre dame des landes dont je vous parlais.

Sur Twitter, j’ai été assez violemment mis en cause après ma chronique par les opposants mais c’est normal. On mettait en cause ce rapport. Nous avons donc mis un papier sur le site et indiqué le lien vers ce Rapport. Cela n’était plus discutable.

A chaque fois nous regardons un point précis. Les opposants m’interpellaient alors aussi sur les questions environnementales, me disaient que l’aéroport proposé n’était pas top… Ma chronique voulait montrer qu’il y avait tout de même une contradiction assez importante.

Ce fact cheking, votre travail, est-il devenu plus nécessaire encore qu’il y a quelques années ?
L. G. : Non non, Il y a un effet de mode et c’est bien car quand je l’ai initié il y a un an et demi c’était un truc assez exotique. On faisait cela dans notre coin sur le web. C’est bien que ces pratiques se révèlent au grand jour.

Mais ce que je ne veux pas, et c’est pour cela que je travaille avec la rédaction d’Europe 1, c’est d’être le cheval blanc de la rédaction qui fait mieux que les confrères. Ce n’est pas cela l’idée. Quasiment tous les jours, je vais les voir, je leur demande des conseils. On travaille au cœur de la rédaction, je les crédite aussi quand ils m’apportent une info. Et je n’ai qu’une envie c’est que cette pratique se généralise et qu’on ait les moyens de l’exercer plus généralement que moi tout seul.

Je travaille sur le Web depuis 2006. L’année dernière je présentai une émission très en interactivité avec les réseaux sociaux. C’est dans ma pratique naturelle en amont et en aval d’avoir une relation avec l’audience. Pour simplifier, sur Twitter il y a des gens, des auditeurs, des femmes et hommes politiques qui me disent c’était bien ou non vous êtes gonflé. Et cela m’intéresse.

Cela veut dire aussi que vous êtes d’autant plus exigeant avec le contenu des sites web que vous dirigez ?
L. G. : Je l’ai toujours été. On fait très attention.

Après, par rapport à la masse de contenus que l’on publie chaque jour on a un taux d’erreur relativement faible. Je le dis parce que souvent quand on travaille dans une rédaction traditionnelle, on dit il y a beaucoup de conneries sur le site, des fautes d’orthographe. Après, il faut voir les proportions. Nous produisons énormément de contenu. On fait en sorte qu’il y ait le moins de bêtises possible.

On a aussi un système de remontées notamment par rapport aux commentaires laissés « Vous avez dit une bêtise là… » Quand çà nous est signalé, on fait les corrections. Et les réseaux sociaux sont aussi très utiles pour cela.

On doit vraiment tous s’améliorer la-dessus et j’aimerai qu’on soit davantage interpellé par les internautes quand on écrit une bêtise et qu’ils veuillent interpeller l’auteur d’un article. Cela fait partie du travail qu’on est en train de mener.

Que pensez-vous de l’opposition entre journalistes et blogueurs ? Les bons et mauvais, les pros et amateurs ?!
L. G. : Les journalistes sont des professionnels de l’information dont on peut se dire qu’ils sont indépendants, rigoureux. Les blogueurs sont souvent beaucoup plus experts dans un domaine que les journalistes, mais en contrepartie on peut dire qu’ils sont moins soumis à une exigence sinon d’indépendance du moins d’objectivité foncière et ça c’est ce que moi j’aime chez les blogueurs. Je sais ce que je vais y trouver, je sais que moi chez un blogueur je ne vais pas chercher l’objectivité mais l’expertise ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Un blogueur est super journaliste très expérimenté dans un domaine qui va l’obliger à faire un choix avec un chiffre, un souvenir, une idée. Il va angler ainsi sa contribution.

L’expertise et l’objectivité sont deux choses un peu différentes.

Et si vous deviez fact checker cette interview que diriez-vous ? Vous concluriez par un vrai ou un faux ?!
L. G. : Je dirai que c’était très beau! … Et vrai bien sûr !

Ce serait à vous de le dire mais j’ai essayé d’être honnête mais on peut être honnête et faire des erreurs. Mais je n’ai pas menti. Quand je vous ai dit que deux seules personnes m’ont appelé pour se plaindre c’est vrai.

Et cela me plait de traiter de tous les sujets. J’ai très envie d’élargir à de nombreux autres domaines le fact checking, cette approche très sérieuse, scientifique comme on l’imagine appliquée à la parole publique.

Merci à Laurent Guimier à NPA Conseil qui a rendu possible cette interview. 


Media(s) un autre regard est désormais en sommeil. Les explications dans cet article Making of(f)!

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