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31 décembre 2012

De Depardieu au financement du cinéma et de la télévision… L’Art qui cache la forêt industrielle

Après l’exil fiscal belge de Gérard Depardieu épisode 1, on a eu droit au spin of : les acteurs sont trop payés et il faut revoir le financement public du cinéma. Ou comment sous prétexte de faire de l’Art et de défendre une exception culturelle, on a dévoyé un système au bénéfice de quelques-uns, plus malins et plus influents. Mais qui ne le savait pas ? Ne surtout rien changer car tous les acteurs de ce milieu se tiennent.

Désolé mais comme une partie du grand public, je ne connaissais pas Vincent Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch auteur d’une tribune remarquée dans le Monde : Les acteurs français sont trop payés.

Il est présenté comme distributeur et producteur et, effectivement, à défaut de maîtriser l’art du titre (choisi semble-t-il par Le Monde), il maîtrise le choix de la fenêtre de tir : Entre Noël et Nouvel An, période creuse dans les médias. Il ne doit pas être mauvais dans le choix des dates de sortie de ses films, mais aussi pour faire parler de ses films autant qu’il réussit à faire parler cette fois-ci de sa personne. Peut-être pourra-t-il même aussi bénéficier d’invitations dans les talks shows de début janvier dès que le monde médiatique sera reposé.

Que retient-on de sa tribune? Que les comédiens sont trop bien payés. Quelle solution propose-t-il? Qu’on les paye moins en salaire et plus en fonction des entrées cinéma. Qu’oublie-t-on de comprendre? Que cette tribune est écrite par un producteur et distributeur qui est donc totalement partie prenante dans l’économie du cinéma.

A cette tribune qui évite de trop égratigner le CNC et le Ministère de la Culture, je préfère largement la réponse de l’acteur réalisateur Sam Karmann (Soutien affiché de François Hollande pendant la campagne électorale) qui a le mérite de dépasser les généralités. Non, tous les acteurs ne sont pas trop payés. Ils ne sont que quelques-uns, l’arbre qui cache la forêt Ce comédien revient par ailleurs avec intelligence et réalisme sur la situation concrète des acteurs, sur la réduction affichée du nombre de jours de tournage, sur la situation des intermittents du spectacle, autre valeur d’ajustement des producteurs du cinéma.

Comme le faisait remarquer Pascal Lechevallier sur Twitter la tribune du Monde tombe au même moment que la publication par le CNC de son bilan : L’emploi dans les films cinématographiques : L’emploi intermittent dans le tournage des films d’initiative française de fiction agréés entre 2006 et 2010. Un bilan riche d’enseignements mais qui ne fait lui non plus pas de différence entre les plus gros cachets et les autres. On ne montre que ce que l’on veut bien voir!

Etude du CNC - Bilan de l'emploi dans les films cinématographiques

Etude du CNC – Bilan de l’emploi dans les films cinématographiques

On aurait aimé connaitre la différence de rémunération entre les plus grosses rémunérations (artistes, chef techniques, producteurs) et le reste des équipes. Quelles disparités cachent ces chiffres ? Combien d’économies sont réalisées sur le dos d’une majorité de techniciens et artistes comédiens pour assurer les folles rémunérations de certains sous prétexte que ces comédiens sont indispensables pour obtenir le financement de chaînes de télévision obligées de financer le cinéma français et influentes sur le casting de ces films.

Par ailleurs, réalisé avec Audiens, qui gère la protection sociale des intermittents du spectacle, ce bilan ne tient pas compte du personnel payé directement via des prestataires, du personnel français ou étranger. Enfin n’oublions pas que sur certains postes les rémunérations en salaire sont aussi parfois complétées par des systèmes de facturation qui peuvent sensiblement augmenter la rémunération. Tu es accessoiriste et me loues un peu de matériel. Tu surévalues un peu ta facture sur laquelle je n’ai pas de charge et on oublie certains compléments à ton salaire… Tout ceci n’est que pure fiction bien sûr !

Les comédiens principaux et réalisateurs ont aussi tous créé des sociétés qui leur permettent de facturer. Par ailleurs il est toujours possible de travailler sur la répartition entre salaire et droits sur l’exploitation du film. Il y a un risque au départ mais en cas de succès cela peut être assez juteux. Certains producteurs comme Vincent Maraval semblent d’ailleurs privilégier la rémunération au nombre d’entrées, bien moins risquée pour le producteur et le distributeur. C’est dans leur intérêt.

Pour les plus gros cachets, on pourrait cependant réfléchir à une part importante et obligatoire de leur rémunération fonction du nombre d’entrées de façon à lier ces cachets à la réalité du succès d’un film.

Dans le document du CNC, de nombreuses pages sont consacrées à démontrer que le système de Crédit d’Impôts pour les producteurs se suit d’un recrutement plus important de personnel. Il faut donc le conserver car il est productif. CQFD ! Circulez y a rien à voir. Protégeons les acquis des producteurs!

Il faudrait tout de même rappeler que cette forme de subventionnement public du cinéma français est obtenue via des critères dont justement l’engagement de personnel français, la réalisation du film en grande partie en France etc. : Les critères . Cela donne ainsi un rôle important aux rémunérations des acteurs principaux.

Ce crédit d’impôt est lié à l’agrément de production délivré par le CNC. A cela s’ajoute des aides du CNC au cinéma. Le reste du financement provient de Sofica, d’aides régionales et locales publiques et du financement des chaînes de télévision qui ont pour grand nombre d’entre elles des obligations de financement du cinéma français liées à leur niveau d’activité. Cette manne est disponible chaque année. Aux plus malins, aux plus puissants, producteurs, réalisateurs, comédiens, d’en tirer profit.

Dans ce bilan, c’est une autre donnée qui a cependant retenu mon attention : 122 000 intermittents ont travaillé sur 664 films entre 2006 et 2010. 75% d’entre eux ne sont intervenus que sur un film en 5 ans.

Voici la synthèse qui en est faite au début de ce bilan :

« Près de 122 000 intermittents et une masse salariale de 725 M€ pour 664 films.
La production des 664 films de fiction de la période 2006-2010 a mobilisé 121 895 intermittents et a généré plus de 725 M€ de masse salariale. Plus de 80 % des effectifs intermittents sont salariés en tant qu’artistes interprètes (81,9 %). Ces derniers reçoivent moins d’un tiers de la masse salariale totale (32,1 %). Les personnels techniques bénéficiant du statut de cadre représentent 5,3 % des effectifs totaux et mobilisent 36,6 % de la masse salariale globale. Les emplois techniques non cadres concernent 12,9 % des intermittents employés pour la production de l’ensemble des films et 31,3 % de la masse salariale. La majorité (57,4 %) des intermittents salariés pour la production de films cinématographiques de fiction sont des hommes. Ils captent plus des deux tiers (68,8 %) de la masse salariale.

En termes d’effectifs comme en termes de masse salariale, la répartition de l’emploi selon la catégorie professionnelle est globalement similaire pour les cinq années d’agrément. Les artistes interprètes composent 73,0 % des effectifs et captent 32,0 % de la masse salariale pour les films agréés en 2006, contre respectivement 75,2 % et 33,5 % pour ceux agréés en 2010. Parallèlement, les cadres représentent 8,5 % des effectifs et mobilisent 36,5 % de la masse salariale pour les films agréés en 2006, contre 7,8 % et 37,8 % pour ceux agréés en 2010.

Une rotation importante des effectifs
Les trois quarts (75,0 %) des individus ayant participé à la production des films au cours des cinq années sont intervenus sur un seul film. Une très grande majorité des artistes interprètes n’a participé qu’à un seul film de l’échantillon (81,0 %). Néanmoins, 12,3 % d’entre eux ont été employés sur deux ou trois films et 6,7 % sur quatre films ou davantage.
La part des individus ayant participé à plusieurs films est plus importante parmi les emplois techniques. 52,0 % des cadres et 48,0 % des non cadres ont ainsi été salariés sur au moins deux films de l’échantillon. Au global, moins de 11 % des intermittents ont travaillé sur au moins quatre films en cinq ans.
Parmi les 121 895 intermittents ayant travaillé sur au moins un film de l’ensemble de l’échantillon, 3 622 individus, soit 3,0 % des effectifs totaux, ont travaillé sur au moins un film de chaque année d’agrément considérée.

1 film en 5 ans pour 75% des 122 000 intermittents du cinéma comptabilisés dans cette étude… Mais comment font-ils pour vivre ainsi ?
Peut-être faut-il tout d’abord commencer par faire la distinction entre artistes et techniciens. En effet les seconds, selon leur métiers, peuvent (doivent?) plus facilement avoir plusieurs métiers voire peuvent trouver des débouchés à la télévision même hors de la fiction.

Les artistes comédiens peuvent aussi trouver des débouchés dans le théâtre, le spectacle.

Reste un point commun aux comédiens et techniciens du cinéma : la participation à des fictions pour la télévision. Cette autre industrie de la fiction est majeure pour la plupart, génératrice de revenus, de nombreuses piges pour les comédiens et les techniciens au point de créer d’autres abus.

Sam Karmann, dans sa tribune, en donne un exemple : « …que dire des techniciens qui – parce qu’heureusement encore payés au tarif syndical à la télé – peuvent s’offrir de faire du cinéma à moins 10, 20, 30 ou 50%. Pour faire en sorte que le film se fasse toute la chaîne fait des efforts pendant que les « stars » prennent leurs cachets. Que penser d’un film où les équipes sont à moins 10% ou 20% avec en vedette un bancable dont on sait qu’il va toucher entre 500K€ et 1M€ … ? »

Etude CNC Audiens : Répartition des effectifs selon le nombre de films auxquels ils ont participé (%) (Entre 2006 et 2010)

Etude CNC Audiens : Répartition des effectifs selon le nombre de films auxquels ils ont participé (%) (Entre 2006 et 2010)

Ces données mettent en avant la situation compliquée d’une partie importante des intermittents du spectacle en France souvent caricaturés en profiteurs d’un système, rarement en précaires. (Non on ne peut pas vivre des « Assedic » pendant 4 ans après avoir travaillé sur un seul film!) Leur statut, leur mode de financement devrait d’ailleurs être abordé en 2013 et il semble souhaitable que, dans leur propre intérêt, les représentants des intermittents réfléchissent à une évolution de leur situation, à la capacité du système à absorber autant d’intermittents. S’ils n’ont pas de nouvelles propositions à faire, des solutions à apporter, il est à craindre que producteurs et diffuseurs le fassent pour eux avec l’arme du chantage à l’emploi actuellement très entendu par le gouvernement.

Cette discussion ne pourra cependant pas avoir lieu de façon sereine tant qu’il y aura un doute sur le mode de financement de l’Art en général. On peut cependant s’inquiéter quand ce dimanche matin encore sur RTL, la Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, faisait mine de ne pas savoir que l’Art est aussi pour beaucoup (et avant tout) source de défiscalisation. Elle a préféré y voir un soutien à l’Art!

Il va falloir se pencher sur les pratiques de certains producteurs, savoir remettre en cause un système qui arrange tous ceux qui en bénéficient, ceux qui le détournent avec parfois l’accord tacite de ceux qui gèrent ces financements et avantages.

De manière plus large, combien d’artistes, de lieux d’art uniquement subventionnés par leurs bonnes relations avec tel décideur au sein du Ministère de la Culture ou avec tel potentat local de la culture dans les régions et les mairies. Combien d’hommes et de femmes qui ont droit de vie ou de mort sur l’Art, enfin sur certains artistes. Ça me plait, ça ne me plait pas, c’est bien, ce n’est pas bien, il est sympa avec nous, pas sympa… Combien d’artistes sont entretenus par l’Etat depuis des dizaines années sous prétexte de faire de l’Art. Et cela reste bien sûr valable quelques soient les pouvoirs en place.

Le soutien au milieu artistique est indispensable, même en temps de crise, mais pas à n’importe quel prix, pas n’importe comment.

Un changement du mode de financement du cinéma, de la télévision, de l’art en général? Ne doutons pas que, très vite, publiquement ou de façon plus discrète mais bien plus efficace, producteurs, distributeurs, diffuseurs, artistes bénéficiaires du système, sauront rappeler que l’Art est aussi une façade qui cache une industrie qui fait travailler des dizaines de milliers de français. Il ne faudrait pas qu’ils fassent encore grossir les désastreux chiffres du chômage actuels. Ne changez surtout rien au système… Le chantage à l’emploi contre subventions, c’est aussi tout un art qui n’est cependant pas réservé qu’à ce milieu.

En période de bonnes résolutions pour 2013, rêvons un peu. Pourquoi ne pas commencer par revoir le mode de financement et d’accréditation des films, revoir les comptes de soutien automatiques qui créent parfois des distorsions de concurrence entre gros producteurs et nouveaux entrants parfois plus créatifs. Il faudrait aussi accroître les contrôles sur les aides demandées. Pourquoi certaines productions, certains producteurs obtiennent facilement des aides et d’autres se les voient régulièrement refusées? Combien d’exemples de détournement d’aides du CNC notamment à la télévision via des ententes officieuses entre producteurs et diffuseurs pour utiliser au mieux les aides disponibles auprès du CNC qui n’y voit que du feu ou ne veut rien y voir.

Et plus généralement il me semble grand temps de revoir au cinéma, à la télévision mais aussi de manière générale le mode de subventionnement des entreprises. En effet, est-il normal qu’une entreprise qui réalise des bénéfices importants, qui attribue de très hauts salaires à une petite partie de sa classe dirigeante et distribue des dividendes conséquents bénéficie des même allègements de charges sociales, des mêmes avantages fiscaux qu’une entreprise en difficulté? Il me parait désormais nécessaire d’envisager un remboursement d’une partie de ces aides et avantages selon le niveau des bénéfices finalement réalisés. Ces ressources supplémentaires pour l’Etat pourraient être en partie redistribuées aux entreprises pour lesquelles cela est le plus nécessaire et en partie servir à réduire la dette du pays.


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