Interviews

9 avril 2013

Mathieu Gallet, Président de l’INA. Interview à mi-parcours

Mathieu Gallet President INA donner sens patrimoine

L’évolution des missions de l’INA, le lancement d’une nouvelle version de l’INA.fr qui accueille aussi désormais des vidéos amateurs. Ses points de vue sur l’actualité : Régulation du secteur audiovisuel, suppression totale ou retour après 20h de la publicité sur France Télévisions? Rencontre avec Mathieu Gallet nommé en 2010 à la Présidence de l’INA.

Il n’a pas encore 40 ans mais a déjà travaillé chez Pathe, dans le Groupe Canal + et dans plusieurs ministères. Il a notamment été Directeur de Cabinet Adjoint de Frédéric Mitterand, Ministre de la Culture et de la communication ce qui l’a amené à travailler sur la suppression de la publicité et la réforme de la structure de France Télévisions.

Ceux qui regardent la télé connaissent surtout l’INA pour le logo que l’on voit sur certaines images d’archives de France Télévisions. Est-ce toujours le métier principal de l’INA, son seul métier ?
Mathieu Gallet : Le métier de base de l’INA est la conservation et la valorisation du fond audiovisuel venant des médias publics. Il y a 10 ans encore nous étions une entreprise qui s’adressait essentiellement aux professionnels. Depuis l’ouverture du site INA.fr en 2006, nous avons en plus une diffusion directe au grand public qui a encore été renforcée avec le lancement récent de la nouvelle version du site.

Quelles sont ces nouveautés ?
M. G. : Cela passe par un enrichissement du fond puisque nous proposons plus de 150 000 documents soit plus de 36 000 heures de programmes. L’offre « enfants » est aussi plus importante avec Rintintin, Lucky Luke, Casimir… L’ergonomie du site a été repensée de manière à intégrer pleinement les réseaux sociaux et la recommandation.

Mathieu Gallet (Ph. François Daburon / Ina)

Mathieu Gallet (Ph. François Daburon / Ina)

L’interaction avec les internautes est encore accentuée par l’arrivée des premières vidéos amateur.

L’an dernier, en juillet 2012, nous avons lancé une opération : Mémoire partagée. Nous faisons appel au fond vidéo des français à vocation patrimoniale. Les images qui nous sont envoyées sont sélectionnées par nos documentalistes avant d’être ajoutées par thématiques aux fonds professionnels. La participation et l’interaction avec l’internaute va jusqu’au fait que maintenant les gens vont pouvoir enrichir cette mémoire audiovisuelle.

L’autre nouveauté, c’est la partie mobile puisque nous avons désormais une application pour smartphones, sur Apple mais aussi sur Androïd.

Vous parliez des images amateurs. Cela veut dire que les images de mes vacances il y a vingt ans peuvent vous intéresser ?
M. G. : Potentiellement (rires!). Si vous pensez qu’elles ont un intérêt à être présentées parce qu’elles témoignent d’une époque (Euh, non !), d’un événement (Bof !) que vous avez filmé des personnalités sous un angle inédit (Euh quoi que !… Bon finalement non, je n’ai rien à proposer à l’INA pour le moment !)

C’est l’INA qui a le Final cut suite au travail des documentalistes. C’est une fois la sélection faite que le document se retrouve sur l’INA.fr qui n’est pas un site UGC. (User Generated Content – Ex. Youtube, Dailymotion…)

Quelle part du fond d’images professionnelles de l’INA est mis à disposition du grand public sur le site INA.fr ?
M. G. : A L’INA nous avons 1 million d’heures de TV et 600 000 heures de radio et d’un autre coté 36 000 heures en partage sur le site. L’objectif, atteindre 41 000 heures fin 2014.

C’est une toute petite partie mais c’est normal car tout n’intéresse pas contrairement à ce que l’on peut fantasmer. On peut trouver des émissions en intégralité mais nous avons fait tout un travail pour permettre de montrer des émissions en version courte, clipée. Et cela correspond assez bien à la consommation sur internet.

Où en êtes-vous de la numérisation des archives ? Tout sera numérisé en 2018 ?
M. G. : En octobre dernier nous avons passé le cap du million d’heures numérisées. Sur le périmètre établi en 2002, tout sera numérisé en 2015.

Pouvez-vous rappeler ce qu’était ce périmètre ?
M. G. : Il s’agissait du périmètre France Télévisions classique. Nous repoussons la date à 2018 car le périmètre s’est agrandi du fond RFO, le fond Outre mer. RFO (Devenue France Ô et Outremer 1ère) était alors encore à l’époque une entité séparée de France Télévisions. Le travail sur ce fond commence en ce mois d’avril.

Vous numérisez par année ?
M. G. : Cela se passe par année mais aussi par support.

Restauration d'images vidéo au service d'exploitation technique (Catherine Moch) - Ph. René Pichet / INA

Restauration d’images vidéo au service d’exploitation technique (Catherine Moch) – Ph. René Pichet / INA

Les numérisations sont désormais totalement sécurisées ? (Les premiers supports numériques type DVD s’étaient avérés périssables au bout de quelques années)
M. G. : En 2012, nous avons commencé à faire notre bascule Numérique vers Numérique, c’est-à-dire de données numériques sur des supports physiques tels que CD ou DVD à numérique sous forme de fichier. Cette opération va durer sept ans car on ne peut transférer qu’en temps réel. 280 000 supports numériques physiques sont actuellement en cours de bascule sur des data centers.

Vous gérez les images de France Télévisions. D’autres chaines vous ont-elles aussi confié certains mandats ?
M. G. : Nous avons un mandat avec TF1 qui nous a confié ses archives. Nous les gérons, les numérisons et nous les documentons car cette partie du travail est aussi particulièrement importante.

Enfin, nous les commercialisons pour nous rembourser de notre investissement avec une clé de répartition entre TF1 et nous.

Certains producteurs nous ont aussi confié des mandats.

Le modèle de l’INA qui est un établissement public industriel et commercial est né d’un financement mixte, 90 millions € de financement public qui viennent de la redevance, 40 millions € de ressources propres qui viennent de la cession de nos droits et de la réalisation de nos formations puisque nous sommes un important centre de formation professionnelle et d’enseignement supérieur.

Nous avons donc aussi besoin de mandats d’exploitation comme celui de TF1.

Pour exploiter les images, nous avons par ailleurs passé des accords avec des sociétés de gestion collective.
Nous ne disposons que du droit voisin, le droit de producteur. Le droit d’auteur reste à l’auteur. Nous reversons ainsi des sommes très importantes. Des personnes ont parfois l’impression que notre chiffre d’affaires correspond à notre marge. J’en rêverai !
Selon les fonds nous avons entre 20 et 40% de reversements sur Chiffre d’Affaire.

La valorisation des archives passe par leur numérisation mais aussi par leur documentation, leur archivage, la création d’une base de données.
M. G. : Ce travail est énorme. Les gens ont l’impression que la numérisation est une fin en soi. Quand vous avez un stock d’images aussi important que le nôtre, la documentation de ces images est primordiale. Sans cela, sans indexation des programmes, vous ne retrouvez rien.

La base de notre travail est à la fois technologique et documentaire.

A l’INA, vous êtes par ailleurs parfois producteur ?
M. G. : On est effectivement producteur, cela fait partie des activités historiques de l’INA.
Nous pouvons nous associer avec un autre co-producteur et nous apportons en général la valorisation de notre fond, de nos images mais aussi de nos moyens techniques sur la partie post-production.

Nous sommes aussi producteur délégué. En 2012 nous avons produit quasiment 20 films documentaires. Nous prenons alors le risque du producteur, nous portons le projet, recherchons un diffuseur. Dans ce cas cela peut concerner des films et des thématiques qui n’ont même pas de support d’archives.

Techniciens en salle de captation des programmes télévisés pour le depôt légal - Ph. Nicolas Flacinet / Ina

Techniciens en salle de captation des programmes télévisés pour le depôt légal – Ph. Nicolas Flacinet / Ina

Vous avez pris la tête de l’INA en 2010. Quels étaient alors vos objectifs ? Où en êtes-vous ?
M. G. : Les objectifs étaient ceux du Contrat d’Objectifs et de Moyens (COM) : La mise à disposition des fonds avec un objectif de 41 000 heures fin 2014. Un objectif sur la poursuite du plan de sauvegarde et de numérisation. A ce sujet on est largement en ligne.

Il s’agissait aussi de remonter l’activité de formation professionnelle qui avait connue un passage à vide. Cette activité a été bien relancée depuis 2010. Cet ensemble réalise près de 9 millions € de chiffre d’affaires.

D’autres objectifs concernaient l’ouverture des archives de l’INA au plus grand nombre et d’aller au devant des publics en profitant de partenariats.

Nous sommes présents sur Dailymotion ou Youtube mais aussi sur d’autres plateformes médiatiques pour nous faire connaitre du public qui ne nous connait pas sinon à travers le petit carré blanc dont vous parliez.
Il trouve un premier niveau de service chez Dailymotion ou Youtube mais ce n’est qu’en venant ensuite sur le site INA.fr qu’il trouvera un fond plus important et des services additifs notamment par l’éditorialisation et la structuration du fond faite par l’INA, de quoi le fidéliser sur notre plateforme.

Vous aviez bénéficié d’une augmentation du budget jusqu’en 2014 qu’en est-il aujourd’hui ? Est-elle maintenue ?
M. G. : Non, elle n’est pas maintenue, elle n’a existé qu’en 2010, 2011. En 2012 la baisse a été de 1,5 millions d’euros. Et 2013 on est « flat » par rapport à 2012.

Je pense cependant que les esprits sont mûrs pour faire évoluer la réglementation

La partie exploitation des archives compense cela ?
M. G. : La partie Exploitation marche bien. Nous nous maintenons mais c’est tout de même 2/3 de notre financement qui vient du public. On est très attentif à la part de la redevance audiovisuelle qui nous sera attribuée.

Quelles sont vos relations avec la Ministre actuelle de la Culture?
M. G. : Elles sont bonnes. En 2012 nous nous en étions plutôt bien sortis avec une baisse de 0,5% ce qui est gérable même s’il y a des efforts à faire. Compte tenu de la structure des coûts de l’INA on a toujours besoin d’une dynamique publique importante.

Est-ce que cela passe aussi par des économies de fonctionnement ?
M. G. : Nous n’avons pas attendu la situation actuelle. La maîtrise des charges est toujours absolument nécessaire. Avant même que j’arrive, l’INA a montré qu’elle savait bien se gérer et être productive. Quand on est aujourd’hui financé par des fonds publics, je pense que c’est un impératif de bien gérer cet argent.

Vous parliez du trop plein de régulation dans la conférence à laquelle vous venez de participer (Assises nationales de l’Image)
M. G. : Je pense que la régulation du système audiovisuel telle qu’elle avait été pensée il y a 20 ans à une époque où internet n’existait pas doit évoluer. La filière française audiovisuelle doit se restructurer avec des acteurs de poids. On ne doit plus opposer producteurs et diffuseurs comme on l’avait trop imaginé à l’époque mais au contraire renforcer la filière audiovisuelle dans sa totalité pour faire face à ce qui arrive de l’extérieur et qui, en passant par internet, échappe totalement à une régulation nationale.

Autant le hertzien, on était capable de le contrôler, autant par internet…

Le constat est partagé mais que fait-on ? Quelles seraient les décisions que vous prendriez si vous étiez à nouveau au Ministère de la Culture ?
M. G. : Je n’y suis pas ! Je pense cependant que les esprits sont mûrs pour faire évoluer la réglementation. Nous avions commencé à le faire en 2008/2009 pour intéresser les chaînes qui financent la production au succès des œuvres.

Je pense qu’aujourd’hui il faut aller plus loin dans cette direction. On a besoin de se serrer les coudes et d’avoir des producteurs qui aient une taille critique plus importante et une solidité financière nécessaire pour produire plusieurs saisons de séries et des chaînes prêtes à soutenir la filière de production en prenant le risque de s’engager sur plusieurs saisons.

Netflix produit House of Cards et a proposé dès le lancement les 13 épisodes de la série.
En France, nous suivons encore une logique comparable au feuilleton dans la presse du XIXème siècle, à l’époque d’Alexandre Dumas où tous les jours on allait acheter le journal et découvrir la suite. Beaucoup de nos séries sont encore actuellement diffusées sur ce modèle là qui est en train de disparaître.

Comment évolue-t-on pour que les producteurs puissent s’organiser pour répondre à ce changement de temporalité ? Comment les diffuseurs les soutiennent car il y a un intérêt partagé ?

Ce dont vous parlez c’est la fin de la télévision, de la linéairisation des programmes (Un ou deux épisodes d’une série diffusés semaine après semaine)
M. G. : Bien au contraire, ce n’est pas la fin de la télévision. Aujourd’hui, on est sur une société multi-écrans mais les gens consomment toujours énormément de programmes audiovisuels. La télévision au sens de téléviseur va peut-être fortement changer mais il n’y a jamais eu autant de demandes de programmes audiovisuels.

Lors de votre passage au Ministère de la Culture aux cotés de Frédéric Mittérand, vous aviez aussi travaillé sur la fin de la publicité sur France Télévisions. On parle du retour partiel de la publicité après 20h, d’autres demandent l’application complète de la loi et la suppression définitive de la publicité sur France Télévisions ?
M. G. : Aujourd’hui l’équation a singulièrement changé par rapport à 2007.

Aujourd’hui vous ne proposeriez plus la suppression totale de la publicité ?
M. G. : Je ne sais pas, c’est peut-être plus compliqué que cela. On voit que le marché de la publicité à la télévision stagne autour de 3 milliards. Le problème n’est pas tant de savoir comment on répartit cette manne au sein de l’univers audiovisuel mais comment rattraper une partie qui échappe aujourd’hui au financement de la création. L’enjeu est avant tout là.

Concernant France Télévisions, est-ce que remettre de la publicité va permettre de faire rentrer de l’argent dans une économie qui est aujourd’hui stagnante ?

Est-ce qu’aller au bout de la réforme avec la suppression totale de la publicité est encore raisonnable aujourd’hui ?
M. G. : Si on va jusqu’au bout il faudra compenser.

Cela passerait alors par une augmentation de la redevance ?
M. G. : On voit bien qu’on l’a augmenté de 6 euros et pourtant on baisse fortement la partie budgétaire à France Télévisions. Cela ne suffit pas.

Vous maintiendriez la suppression totale de la publicité ?
M. G. : Elle est prévue en 2016. Il faudra se poser la question à ce moment là. Il faudra étudier le marché. On est dans une économie stagnante, Est-ce que ce sera la même chose dans 2 ou 3 ans ?

Nous avons parlé des activités de l’INA en France, qu’en est-il à l’international ?
M. G. : L’international est aujourd’hui pour nous un relais de croissance. C’est l’une de mes priorités stratégiques.

Quand je suis arrivé à l’INA, j’ai vu le travail réalisé pendant les années 2000 en matière de numérisation et de valorisation des fonds. J’ai dit aux équipes : vous avez acquis un savoir faire, une expertise, des compétences précieuses dont d’autres acteurs ont besoin, des acteurs du secteur audiovisuel ailleurs dans le monde mais aussi dans des secteurs qui ont des fonds d’images importants.

Quels secteurs ?
M. G. : Toutes les entreprises industrielles ont des fonds d’images (Renault, Air France, SNCF…). Ce que l’on a fait pour nous, on doit pouvoir le proposer à ces autres acteurs pour les accompagner dans leurs mêmes problématiques de stockage, de numérisation, d’indexation et de valorisation.

Cela passe par le développement d’un service d’expertise qui va chercher ces relais de croissance sur les marchés à l’international mais aussi en France chez les acteurs non audiovisuels.

Mathieu Gallet President INA donner sens patrimoine

L’INA est-elle une entreprise qui recrute ?
M. G. : Le turn-over est assez faible comme dans la plupart des sociétés publiques. Il y a cependant des métiers qui vont disparaitre mais que l’on a besoin de maintenir. Il faut rester capable d’aller travailler sur des supports plus anciens et analogiques. Nous avons un plan de gestion prévisionnelle des emplois et compétences pour maintenir ces compétences très spécifiques chez nous et en même temps faire venir des profils techniques qui vont pouvoir répondre aux besoins d’aujourd’hui et de demain.

Après votre passage à l’Ina où vous verriez-vous ?
M. G. : Je suis très heureux à l’INA !

Cette interview a été réalisée le 28 mars lors des 1ères assises nationales de l’Image au Pavillon Baltard à Nogent Sur Marne. 

Les différents sites de l’INA : 
L’INA.fr
Le site institutionnel de l’INA
INA Global « La revue des industries créatives et des médias »


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