Billet d'humeur

1 mai 2013

Diversité : Quelle place pour les millions de chômeurs à la télévision?

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A la télévision, où sont les 38% de la population française dits « autres inactifs » ? Quelle place et quelle visibilité pour les précaires et chômeurs dans les médias ? De leur seule responsabilité?

Il y a quelques semaines, Mémona Hinterman présentait le baromètre 2012 de la diversité à la télévision au CSA. De mauvais résultats comme vous l’a expliqué ici Jessica Chanteux.

Sous-exposition des femmes, problèmes de visibilité des personnes de couleur… malheureusement toujours les mêmes évidences évoquées par le CSA mais aussi par des représentants d’associations, des chercheurs présents dans la salle ce jour là.
La lutte contre les discriminations liées au sexe, à la couleur de peau sans oublier la religion et la sexualité est cependant organisée, plus ou moins bien, et avec plus ou moins de résultats.

Mais, en période de crise, de mise en cause des politiques et du travail des journalistes, c’est un autre décalage qui a attiré mon attention. Les « autres inactifs » représentent 38% de la population (INSEE) mais ne sont représentés qu’à hauteur de 10% à la télévision.
Par Autres inactifs, l’INSEE entend : Enfants, Ados, en recherche d’emploi et Femmes au foyer. «Autres» inactifs, probablement pour les différencier des retraités, à priori inactifs aussi en tout cas s’ils peuvent se le permettre et en ont l’envie.

Barometre CSA de la Diversité : Vague 2012

Barometre CSA de la Diversité : Vague 2012

Bon, les femmes au foyer, les producteurs et diffuseurs les adorent – surtout celles de moins de 50 ans RdA – mais ils les aiment plutôt devant leur téléviseur que dans les programmes, histoire de satisfaire les annonceurs qui les ciblent. Enfant, ados c’est déjà loin pour moi et retraité, cela me parait jour après jour toujours plus loin. Si je m’intéressai alors aux chômeurs et précaires ?
J’aurai aussi pu prendre l’exemple des ouvriers pour qui la crainte du chômage et de la précarité n’est jamais très loin et qui représentent 9% de la population et ne sont aussi représentés dans l’étude qu’à hauteur de 2% dans les programmes.

Quand j’ai interrogé le CSA sur ce décalage là, pas de véritable réponse de Mémona Hintermann, pourtant très motivée et énergique sur les autres formes de discriminations. Elle a fini par me renvoyer vers les rédacteurs en chef des journaux. Manque de considération pour ces précaires-là de sa part ? Je ne le pense pas un instant. Cette non-réponse est par contre probablement plus symbolique d’un manque de questionnement sur ce sujet et par conséquent de prise en compte.

Contrairement à d’autres formes de discriminations, pas d’associations puissantes pour se faire entendre, pour inviter à son dîner annuel « obligatoire !»

Cet hiver on a peu entendu parler des précaires souffrant du froid. Moins de victimes liées à une meilleure prise en charge ? Ce serait une bonne nouvelle. Par contre, ces derniers mois on a entendu parler de chômeurs tentant de s’immoler. On a découvert l’efficacité d’un happening sur une grue et j’en passe !

Ces actions médiatisées sont-elles désormais les seules façons pour les chômeurs et précaires de se faire entendre ? Quelle place pour les chômeurs dans les médias?

Regardons les chiffres du baromètre de la diversité 2012 avec un peu plus précision par type de contenu :

Baromètre du CSA sur la Divertisité à la télévision - Vague 2012 - Par format

Baromètre du CSA sur la Divertisité à la télévision – Vague 2012 – Par  genre

Les fictions et divertissements ne sont pas les formats les plus à blâmer en matière de représentation de ces catégories. Il a toujours existé des fictions qui traitent des problèmes de la société et qui jouent sur le principe d’identification. Je me reconnais dans les personnages, dans leur vie, cela m’intéresse, je regarde la série. Elle est « concernante » ! Si la situation est tournée en dérision c’est encore parfois plus efficace : mieux vaut en rire ! Et s’il y a un happy end, c’est encore mieux.

Et la téléréalité ? Dans cette étude, elle semble incluse dans les divertissements (et fictions). Est-ce que nous présenter des chômeurs et chômeuses qui rêvent de devenir des stars, qui sont mis dans la lumière pendant quelques semaines c’est les représenter avec justesse ? Ah, avoir ses cinq minutes de gloire !

Si l’on excepte le sport, c’est dans le domaine de l’information et des documentaires / magazines que le décalage est le plus fort. 5 à 6% uniquement de représentation des « Autres inactifs ». N’est-ce pourtant pas dans ce domaine que l’on pouvait attendre le meilleur respect de la diversité lié aux critères sociaux ?

Le manque de représentativité des chômeurs et précaires dans les JT et émissions d’information

Combien de chômeurs, de précaires voyons-nous invités dans un journal ou une émission de débat, un magazine ? Il y en a bien sûr dans certains magazines, des sujets réalisés sur la situation de certaines de ces personnes. On en parle notamment à chaque nouveau mauvais chiffre du chômage. Le chiffre mesuré par le CSA n’est pas nul, il est très faible.

Un test simple à faire en regardant certains débats à la télévision : Mes idées, mes points de vue sont-ils représentés dans le programme que je regarde, ai-je les réponses à mes questions? Faites votre propre constat.

Certains pourront me faire remarquer que des journalistes invités à des débats, ou, dans leurs sujets, en parlent, les représentent d’une certaine façon. Mais se pose alors la question de la pertinence des intervenants représentant notamment la presse écrite et de la radio à la télévision. Dans les émissions de débats ce sont souvent eux que l’on invite en plateau comme « observateurs » et commentateurs de la société.

Il y a de nombreux journalistes qui côtoient, enquêtent au quotidien sur le chômage, la précarité notamment en province (Exemple Arthur Frayer et ses deux livres : Dans la peau d’un maton, J’ai vu des hommes tomber…) mais ce sont rarement eux que l’on invite sur les plateaux. Ce sont les omniprésents Barbier, FOG, Domenach, Apathie, les têtes d’affiches médiatiques qui sont souvent invitées ou se déplacent. Ils ont leurs points de vue, des arguments, leur expertise de la politique et de l’évolution de notre société. Cependant, que connaissent-ils réellement de la situation de ces personnes? Souvent rien de plus que les élus et responsables politiques et économiques qu’ils côtoient au quotidien. Les remettre en cause, surtout pour un ‘blogueur », relève cependant déjà du crime de lèse-majesté. Pourquoi ne pas céder leur place régulièrement à des journalistes moins connus issus par exemple de leurs propres journaux et radios mais maîtrisant bien mieux les dossiers de la précarité et du chômage?

Des têtes d’affiche, des noms, des référents, des visages connus, le St Graal des programmateurs et rédacteurs en chefs. Qui pourrait représenter ces classes sociales? Qui a fait la une ? Qui a fait parler de lui ? Si on pouvait trouver un chômeur « vedette», qui ait la tête de l’emploi et qui s’exprime bien, qu’il ait le sens de la répartie… Ils sont plus de 3 millions en France mais il faut « le bon client », celui qui par facilité parfois deviendra alors le bon client de toutes les chaînes.

Pas de leader médiatique, de responsable d’association légitime pour représenter ces catégories sociales? Sauf ceux qui ont déjà réussi à se faire connaître, qui ont réalisé un coup d’éclat médiatique. L’action médiatique, le buzz, comme seules alternatives pour les chômeurs pour exister dans les médias ? Il faut « faire » l’actualité.

Est-il par ailleurs toujours pertinent d’inviter un chômeur à certains débats ? Pourra-t-il débattre avec des hommes politiques ou spécialistes. Les problèmes sont souvent très complexes, très techniques. Sera-t-il à la hauteur?

La question peut se poser. Posons-la peut-être aussi au sujet de certains élus! Sa présence aura alors au moins valeur de témoignage, il pourra donner un point de vue concret. Il n’aura peut-être pas toutes les clés en main mais il en aura certaines que n’ont probablement pas ceux qui décident et « connaissent parfaitement leurs dossiers » et qui « sont déjà au maquillage » dès qu’il leur est possible de passer à la TV! Sa spontanéité, sa sincérité compenseront probablement sa maladresse du débutant.

Pour quoi dire ? Pour quoi faire ? Pour vous défendre, dans un tribunal, vous ne vous exprimez pas beaucoup. C’est votre avocat qui vous représente pour défendre au mieux vos intérêts. Et dans cette situation, cela vous parait normal, non?… pourrait-on nous faire remarquer. Dans les médias, ces « avocats » seraient-ils alors les syndicalistes?

Et en effet, on voit et l’on entend souvent les représentants syndicaux de telle ou telle usine venir défendre l’avenir de leurs collègues à la télévision. Les élus et représentants d’organismes sociaux et économiques sont là pour représenter, connaître et traiter des problématiques des chômeurs et précaires… Non?

Les médias comme recours pour pallier les lacunes d’un système?


Florange, PSA Aulnay, Continental, Pétroplus… On parle souvent du chômage dans les JT. Bien sûr, mais de qui parle-t-on alors? Principalement de personnes qui risquent de perdre leur emploi mais plus rarement de ceux qui l’ont déjà perdu et qui sont tous les jours plus nombreux. Trop tard ?! (On ne parle par ailleurs que très rarement des intérimaires, pourtant en première ligne dès qu’une entreprise a des difficultés)

Que chacune des personnes concernées par ces licenciements soit inquiète, veuille être défendue et se préoccupe avant tout de la précarité de sa situation est compréhensible et respectable.

Que pensent cependant les chômeurs actuels en voyant à la télévision la débauche d’énergie et de reportages autour de certaines entreprises, les demandes de subventions et investissements lourds de l’Etat pour sauver quelques centaines voire même parfois quelques milliers d’emplois pendant que de nombreuses autres centaines de chômeurs anonymes s’ajoutent chaque jour aux chiffres du chômage ?

Les chômeurs et précaires sont-ils solidaires avec les salariés de ces entreprises en danger, par sympathie, les encourageant à combattre « le système », le « patronat », les « actionnaires »… pendant qu’il est encore temps. Ah si on avait eu un leader syndical aussi médiatique! Ah si on avait eu l’idée de ce happening médiatique et politique! Ah si on avait contacté tel politique et tel média! …

Ou à l’inverse sont-ils exaspérés par l’énergie dépensée par les médias, l’Etat, les syndicats pour défendre des cas particuliers, des  salariés en difficulté mais parfois encore rémunérés ou indemnisés de façon discrète. Que pensent-ils de ces leaders syndicaux locaux devenant ensuite, pour certains, comédiens, auteurs de livre, d’autres progressant ainsi dans la hiérarchie nationale de leur syndicat ? Ceux-là sont effectivement devenus des vedettes de la TV grâce à la bonne phrase, la bonne attitude pour faire un 2 minutes dans les JT et de part leur capacité à occuper l’antenne des chaines d’info en continue. Bien conseillés parfois par des pros, il apprennent vite. Voilà certains représentants syndicaux habillés pour ce printemps très frais ! Bon 1er mai !

On pourrait en dire autant de nombreux élus et responsables économiques et sociaux de notre pays…

Mais cette volonté des salariés en difficulté, des chômeurs, des précaires de passer dans les médias n’est-ce pas avant tout, plus qu’une évolution de notre société très médiatisée, une nécessité pour pallier les lacunes de son organisation actuelle?

La nécessité de passer à la télévision n’est-elle pas le seul moyen de compenser le manque de résultats des organismes sociaux, de certains « services » publics censés conseiller et aider chacun d’entre nous à défendre ses droits ou au moins à rapidement pouvoir  se reconvertir…

Des médias comme la télévision qui peuvent tant? Un pouvoir souvent surestimé mais qui cache surtout l’affaiblissement du poids des salariés, des chômeurs face au pouvoir économique. Le chantage à l’emploi est devenu l’arme de dissuasion massive de nombreux lobbys. Et cela marche. Combien de « pigeons » reçus et entendus à l’Elysée et dans les ministères. Combien de chômeurs?

Passer à la TV comme seul et unique recours pour compenser les lacunes de l’organisation actuelle de notre société, est-ce vraiment la meilleure manière d’envisager notre avenir?

Les médias et dirigeants politiques, économiques et sociaux ont leur part de responsabilité dans cette situation. Mais qu’en est-il aussi de la nôtre, nous téléspectateurs et citoyen ?

Et la responsabilité des téléspectateurs et citoyens que nous sommes… 

Les précaires, inactifs sont sous-représentés à la télévision et en particulier dans l’information. Mais est-ce que cela nous gêne, nous téléspectateurs?

Les JT des grandes chaînes réalisent toujours de très bonnes audiences. Les chaînes d’information en continu ont trouvé leur place. Cependant, entre des personnages caricaturaux et caricaturés de Tellement Vrai (NRJ 12) et Confessions Intimes (TF1), et d’autres émissions aux contenus beaucoup plus pointus, journalistiques et ambitieux, quelles émissions rencontrent le plus de succès? Dans ces premiers formats, entre fiction et reportages, on trouve effectivement souvent des chômeurs, des précaires mais avant tout choisis pour d’autres aspects de leur vie privée ou de leur personnalité.

Quels sont les types de programmes que nous privilégions? La télévision pour nous informer ou pour nous divertir, nous changer les idées? Qu’en est-il en particulier des chômeurs? Ont-ils vraiment envie d’être confrontés devant leur TV à des situations proches de la leur? Dans les fictions, on prend de la distance avec sa vie. Dans les magazines, les JT, les débats, l’effet miroir doit être parfois difficile à vivre.

Il est souvent plus simple et plus agréable de choisir des programmes divertissants qui nous amusent, nous font rire, nous détendent, nous sortent de notre quotidien. C’est respectable.

Par ailleurs, nous aimons croire en cette télévision qui relooke, qui fait gagner des dizaines de milliers d’euros, qui rénove gratuitement notre maison. Elle  ressemble parfois à un loto. Le lot à gagner est très tentant mais il y a aussi beaucoup de perdants. Plus que d’être téléspectateurs nous aimerions en être le bénéficiaire. C’est sympa ce qui lui arrive mais j’aurai préféré que ce soit moi! (Non? Jamais?!) 

La télévision dont le succès est quasi uniquement mesuré par les audiences est donc souvent le reflet de nos goûts et envies même si la télévision peut et doit aussi nous ouvrir d’autres horizons. La sous-représentation des « autres inactifs » est-elle déjà la conséquence d’un manque d’intérêt des téléspectateurs à leur encontre ou uniquement le résultat des lacunes de producteurs et diffuseurs?

Comme souvent, les tords sont partagés, tout autant que les solutions ne peuvent venir qu’une action collective.

Nous avons tous nos points de vue face à cette situation. Le mien était d’ailleurs dans cet article souvent ponctué de questions, je n’ai pas la prétention d’avoir toutes les réponses. Par ailleurs ne disposant pas de toutes les données chiffrées, si elles existent, il était me semble-t-il parfois préférable d’en rester à un intuition.

Il me semble cependant que ce décalage dans la représentativité des certaines catégories sociales à la télévision mérite d’être pris en compte rapidement en particulier alors que le nombre de chômeurs continue à croître. Il serait de mon point de vue très risqué de voir la partie de la population la plus fragile s’éloigner des médias traditionnels et chercher dans d’autres médias (Web radio, sites internet) des moyens d’expressions et de prise en compte de leurs points de vue.

Il serait grave qu’une certaine partie de la population, celle qui est la plus en difficulté, se retrouve principalement sur des médias communautaristes où tous les arguments, surtout les plus fallacieux, pourraient s’exprimer sans limite et sans contradiction. Les partis extrêmes ont déjà actuellement assez de facilité à récupérer une grande partie de ses déçus.

Mais finalement, la télévision a-t-elle encore tant de poids et d’influence que cela? Combien d’affaires préoccupantes sorties ces derniers mois dans des documentaires, des magazines ont disparu de l’actualité aussi vite qu’elles l’avaient faites? Ni la société, encore moins la justice ne s’y sont intéressés. Il semble donc nécessaire que rapidement l’ensemble des acteurs de notre démocratie, dont ses citoyens, réagissent avec responsabilité et force à l’évolution préoccupante de notre société.

PS : Il faut noter que le baromètre du CSA à l’origine de cet article ne concernait que la télévision et non la radio où la pratique de la libre antenne est généralisée. Ce média, non confronté de fait à l’antenne aux discriminations physiques, serait-il plus propice à la présence de points de vue différents. La parole est plus libre quand elle est séparée de l’image, de l’apparence? Le point de vue des spécialistes de la radio m’intéresse.

A lire aussi : – Cachez ce tweet que je ne saurai voir – Ce qui ne se lit pas n’existe pas? 


Media(s) un autre regard est désormais en sommeil. Les explications dans cet article Making of(f)!

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