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6 mai 2013

La sécurité renforcée des journalistes de l’AFP en Syrie : Interview

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Ecrit par : Emmanuel Matt
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Le conflit en Syrie est extrêmement dangereux et confus, probablement plus encore ces derniers jours. Comment l’AFP a renforcé ses procédures de sécurité en particulier pour les pigistes indépendants (Stringers)? Quelles formations sécurité suivent les journalistes de l’AFP? Les explications et réponses de Philippe Massonnet, son Directeur de l’Information.

Comment continuer à couvrir des conflits de guerre tout en limitant, autant que cela est possible, la prise de risque des journalistes de l’Agence mais aussi des pigistes indépendants (les « Stringers ») engagés régulièrement par l’Agence?

A l’occasion de la Journée de la Liberté de la Presse, l’Agence France Presse a rendu publique ses procédures de sécurité renforcées destinés aux journalistes présents en Syrie. On y apprend notamment que désormais, l’AFP refusera de prendre le travail des journalistes pigistes partis en mission en Syrie sur certains terrains sans l’accord préalable de l’Agence. Une manière d’inviter les journalistes notamment indépendants à une certaine prudence.

Quelles sont par ailleurs les formations données aux journalistes amenés à se rendre dans des zones de guerres mais aussi à couvrir des émeutes. Et comment gérer l’Après, le retour d’un conflit?

A l’occasion de la journée de la presse, pourquoi avoir rendu public les procédures renforcées de sécurité de l’AFP concernant les journalistes en mission en Syrie ?

Philippe Massonnet - AFP

Philippe Massonnet – AFP

Philippe Massonnet : Ce communiqué reprend des procédures déjà en vigueur à l’AFP et d’autres, renforcées pour nos équipes qui couvrent la Syrie.

L’idée de renforcer ces procédures nous est venue au mois de janvier, lors d’un déplacement que le rédacteur en chef Philip Chetwynd et moi avons fait à AnTakya où nous avons installé en août dernier une base où tous nos [Envoyés] Spéciaux s’installent, travaillent et passent avant d’aller en Syrie et lors de leur retour.

Nous nous sommes aperçus notamment avec les pigistes qui travaillent pour l’AFP que les procédures n’étaient pas assez strictes au regard du danger qui est de plus en plus grand en Syrie notamment dans le Nord-Ouest du pays.

Les interlocuteurs que nous avons alors rencontrés que ce soit des journalistes, des autorités, des ONG ont tous souligné que depuis la fin de l’année dernière, la dangerosité en Syrie notamment dans ces zones s’était accrue par la multiplication de groupes. Il nous a semblé que les Spéciaux que nous envoyions sur place et notamment les pigistes qui travaillent pour nous de façon régulière n’étaient pas assez protégés en terme de procédures, voire de formation ou d’équipement.

Quelles étaient justement leurs lacunes ?
P. M. : Certains étaient suffisamment protégés au niveau du matériel de protection, d’autres l’étaient moins. Certains avaient de bonnes formations de sécurité en terrain hostile, d’autres n’avaient pas le même niveau de formation.

Dans ces procédures nous avons voulu trancher une question qui faisait débat au sein de l’Agence. Certains pigistes vont parfois dans des zones que nous jugeons beaucoup trop dangereuses et nous ne voulons pas les encourager à franchir la ligne rouge. C’est difficile de dire à un pigiste : tu ne peux pas aller là ou là. C’est difficilement audible.

La base d’Antakya (Turquie) : 


Voir une carte plus grande

Pour les pigistes que nous employons de manière régulière, il y a maintenant une validation de chaque mission en Syrie. Si elle n’est pas approuvée en amont, l’AFP ne prendra pas au final sa production.

De part son statut de pigiste, ce journaliste peut poursuivre son but, par contre la ligne qu’on veut et doit tenir est que si ce pigiste réussit sa mission, et si même il sort le scoop mondial sur tel événement de ce conflit en Syrie, l’AFP s’engage à ne pas le prendre.

Dans le contexte actuel la situation est particulièrement confuse en Syrie. Les groupes de multiplient notamment dans l’opposition. Il est difficile de savoir à qui faire confiance. Les barrages sur les routes se multiplient et on ne sait pas toujours par qui ils sont tenus.
Certains pigistes ont assez d’expérience, d’autres moins, certains parlent Arabe d’autres moins, certains travaillent avec des fixeurs que l’on connait, d’autres avec des fixeurs que l’on connait moins bien.

Il faut que nous soyons plus strictes dans notre niveau de responsabilité quand on fait travailler des Stringers. Nous ne pouvons plus, comme cela a été le cas un moment laisser les pigistes libres de leur choix de mission et des risques qu’ils prennent et nous après coup de voir si on prend ou on ne prend pas leur travail.

L’un des buts de cette procédure est de réaffirmer le jour de la Liberté de la presse que l’on va continuer à couvrir les événements en Syrie comme on le fait sans discontinuer depuis deux ans, avec des staffs, avec des Stringers mais aussi que tous ceux que l’on fait travailler en Syrie doivent être encadrés et protégés de la même manière.

On comprend les raisons de sécurité qui vous ont poussé à prendre cette décision mais certains des journalistes n’ont pas objecté que leur métier était d’aller partout dans le monde ?
P. M. : Bien sûr et cela fait partie du débat que nous avons eu en interne. Jusqu’où aller pour à la fois témoigner de ce qui se passe partout dans ce pays ? Comment fait-on pour que les Stringers continuent à travailler ? Mais aussi, comment fait-on au final pour que nos stringers soient protégés.

Je vais vous dire une banalité mais une photo ne vaudra jamais une vie. Il y a surement des manières plus élégantes de le dire mais depuis 5 mois et demi nous sommes sans nouvelle d’un pigiste vidéaste qui travaillait en Syrie, un peu pour nous et pour d’autres médias notamment américains. Nous nous disons que peut-être, je dis bien peut-être que si nous avions su avant où il allait, si nous avions validé sa mission peut-être qu’aujourd’hui il ne serait pas en détention.

James Foley - Journaliste Pigiste - Actuellement porté disparu en Syrie

James Foley – Journaliste Pigiste – Actuellement porté disparu en Syrie

Il a fallu du temps pour que ces procédures soient publiées car il y a eu un vrai débat en interne. Jusqu’où peut-on aller pour couvrir ce conflit, pour permettre à des pigistes photographes de faire leur boulot mais aussi de faire que ces pigistes n’y laissent pas leur peau.

Il y a déjà beaucoup de victimes dans la presse au cours de ce conflit depuis deux ans. Il n’y a absolument aucune indication qui nous dit que ce conflit va s’arrêter dans les semaines qui viennent, bien au contraire.

La semaine dernière, un de nos photographes a été détenu brièvement par un groupe armé dont on ne savait rien. Cela s’est finalement bien terminé mais cela aurait se terminer autrement. Nous avons vraiment ressenti le besoin de renforcer la sécurité de nos équipes.

Nous nous sommes aussi basés sur le témoignage de gens très expérimentés, de gens qui ont couvert le conflit notamment dans l’Agence, de personnes de terrain qui reconnaissent qu’aujourd’hui, la Syrie ce n’est ni l’Irak, ni la Libye  ni le Mali où nous sommes embedded avec des forces armées. C’est un terrain miné dans tous les sens du terme. Nous devons adapter nos procédures à ce terrain là.

N’est-ce pas aussi une façon de s’auto-limiter ? Une façon d’éviter les reproches faits un temps par Claude Guéant aux journalistes pris en otages en Afghanistan ?
P. M. : On ne se limite pas car on couvre en continu ce conflit depuis deux ans et nous ne sommes pas nombreux parmi les organes de presse nationaux à le couvrir ainsi. Il n’est pas question de ne plus couvrir l’événement, il n’est que question d’encadrer du mieux possible les équipes qui y travaillent.

Il s’agit de protéger aussi bien notre bureau à Damas, de protéger les journalistes qui sont à Alep d’un coté de la ligne de front et de l’autre coté, de protéger nos Spéciaux qui partent à partir de la Turquie dans le Nord Ouest du pays.

Nous voulons couvrir l’événement tout en empêchant que nos journalistes y laissent leur vie. Cela me parait censé. Là où cela sera grave, ce serait de ne plus envoyer de personnes, de ne plus couvrir l’événement. Il ne s’agit pas d’un renoncement au métier mais comment on le couvre pour éviter que nos journalistes soient détenus, blessés ou tués.

Est-ce que cela vous amène à faire encore plus appel à des « journalistes-citoyens » ?
P. M. : Ce conflit ce sont des dizaines d’endroits où il se passe des choses. Nous ne pouvons donc pas être partout. Il faut, comme on l’a fait dans d’autres pays, dans le cadre d’autres soulèvements, au moment du Printemps Arabe mais aussi en Iran en 2009 faire appel à d’autres sources. A partir du moment où l’on estime qu’elles sont fiables, on compte sur des réseaux sociaux, sur des blogueurs, sur des personnes qui vont réaliser des photos là où nous, journalistes professionnels, ne serons pas.

Sur ce type de conflit, privilégiez vous les hommes ou les femmes ?
P. M. : Comme on le dit dans notre petit guide, les personnes qui partent sur les terrains de guerre sont volontaires. Pas question donc de travailler sur des « quotas » ou réfléchir en terme d’égalité.

Nous avons de nombreuses reporters femmes dans ce type de conflit. Par contre si on parle du personnel journalistique le plus présent en Syrie, les journalistes photographes et vidéastes, on retrouve alors beaucoup plus d’hommes que de femmes car ces professions sont plus masculines. Ce n’est pas lié à la Syrie. Par contre au niveau des reporters textes, chez nous c’est assez partagé.

Photo AFP

Photo AFP

Pouvez-vous nous expliquer ce que sont ces formations de sécurité pour les zones de conflit donnés aux journalistes de l’AFP ?
P. M. : Nous avons plusieurs sortes de formation, essentiellement 5 modules dont 3 en France et 2 à l’étranger.
En France nous avons tout d’abord le module le plus ancien : Formation de sécurité en zone sensible dispensé par l’armée française à Collioure dans les Pyrénées orientales qui s’adresse à tous les journalistes français.
Nous y faisons venir nos journalistes du réseau mondial car il y a des possibilités d’interprétariat en anglais. Cette formation est très axée sur les terrains de guerre, elle est je dirais assez lourde.

Nous avons une autre formation dispensée par le GIGN qui est plus une formation sur des actions précises comme des enlèvements.

La formation la plus récente que nous ayons instaurée est dispensée par la Gendarmerie à St Astier en Dordogne. Il s’agit d’un stage anti-émeutes. Nous avons décidé de mettre en place ce module là avec la gendarmerie parce que nous nous sommes aperçus que nous avions un trou dans nos formations.

Nous avions privilégié à raison des formations lourdes pour des zones de guerre et des terrains hostiles mais il nous manquait des formations pour les journalistes texte, vidéastes et journalistes photographes couvrant des manifestations dans des zones de foule et d’émeutes. Nous en avons pris conscience avec ce qui s’est passé en Grèce et ailleurs lors de manifestations contre l’austérité et la crise. Nous nous apercevions alors que certains de nos journalistes, même certains formés pour aller en Irak, en Syrie ou au Rwanda, n’avaient pas forcément la bonne réaction.

Et les journalistes présents aux « Manif pour tous » avaient reçu cette formation ? ( !)
P. M. : Une partie oui car certains journalistes qui travaillent avec nous à Paris au Service des Informations Générales sont aussi des journalistes de guerre !

Nous avons aussi mis en place des formations à l’étranger avec des sociétés étrangères comme Centurion et Zero Risk spécialisées dans la formation en terrain hostile pour des journalistes. Elles sont dispensées en Asie, en Amérique Latine, dans les zones où cela est nécessaire.

Lorsque l’on travaille sur un conflit de guerre, il est aussi important d’avoir une bonne connaissance des armes qui sont employées. Par exemple, quand on aperçoit un combat à une certaine distance, il est important de reconnaître les armes utilisées et de savoir si on peut encore rester sur sa position en étant à l’abri pendant quinze minutes, dix minutes ou s’il faut s’en aller tout de suite …
Il faut savoir reconnaître l’armement qui est autour de nous pour savoir quel comportement adopter. Cela fait partie d’un travail de prévention.

Chaque année entre 100 et 120 journalistes de l’AFP passent par une formation sécurité en terrain hostile, zones de guerre, émeutes… Nous formons alors de nouveaux journalistes mais d’autres aussi ont besoin après quelques années d’une piqûre de rappel. Certains ont été formés à telle situation et pas à d’autres.

Nous avons aussi des formations plus basiques mais qui sont parfois oubliées comme les formations aux premiers secours. On s’est aperçu que certains de nos journalistes avaient des formations très poussées en terme de comportement, de reconnaissance des armes, de procédures d’évacuations mais à qui il manquait paradoxalement des compétences en premier secours pour soigner un collègue blessé.
L’accident de Fukushima a aussi amené à réfléchir à d’autres procédures de sécurité.

Depuis trois ans, les conflits se multiplient et nous avons renforcé notre politique de formation pour que la sécurité de nos journalistes soit au maximum de ce qu’elle peut être.

Dans ces formations, qu’apprend-on ? On y gère son stress, on apprend à se défendre, à se protéger ?
P. M. : Tout dépend des formations que l’on reçoit. On peut apprendre à gérer son stress, à se défendre, à se sortir d’une manifestation, à savoir qui prévenir quand il arrive quelque chose, quand on est pris dans une embuscade, comment on va réagir…

Lors de ces formations, quelles sont les recommandations données aux journalistes en cas de prise d’otage ?
P. M. : Nous ne souhaitons pas vraiment divulguer ce type d’informations.

Ce qui peut être par contre rendu public, c’est la manière dont nous gérons l’Après. Quand un journaliste revient d’une zone de guerre où il a été détenu que ce soit 1 minute, 3 heures, 3 jours, 5 semaines, tout le monde ne réagit pas pareil. Les débriefings que nous faisons systématiquement au retour de nos équipes sont autant d’informations que nous pouvons récupérer pour affiner nos procédures et aussi une manière pour tous nos journalistes de déstresser. Certains sont orientés vers des psychologues.

Il est par exemple important de savoir que, lorsqu’on a vécu quelque chose de douloureux, de traumatique, il ne faut surtout pas faire un long break de vacances. La bêtise serait de dire au gars qui rentre et qui aurait été détenu même rien qu’une heure, prends toi 15 jours de Vacs, repose toi ! C’est un réflexe que dans l’encadrement on pourrait avoir. Et pourtant, la consigne des psys est de refaire travailler cette personne, de le remettre tout de suite dans une équipe. Il peut partir en vacances mais plus tard seulement.
Gérer l’Après est fondamental. C’est aussi une manière de sécuriser les futures missions. La plupart des journalistes qui ont vécu un traumatisme repartent sur une nouvelle mission et il faut qu’ils arrivent à gérer une nouvelle situation difficile et puissent continuer à faire leur travail sur le long terme.

Est-ce que à l’inverse il existe des journalistes qu’il faut freiner, qui veulent toujours être au cœur de l’action ?
P. M. : Oui, cela arrive. C’est pour cela que sur chaque terrain, une mission est approuvée ou pas. C’était l’un des buts de ces procédures de sécurité rendues publiques.

A lire aussi : 
– Le site de soutien à James Foley
Journalistes en Syrie, le métier de tous les dangers, le blog de l’AFP

Interview réalisée par téléphone le vendredi 3 mai 2013


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