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3 juin 2013

Du difficile métier de journaliste en Syrie : Le témoignage d’Hervé Bar de l’AFP

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Ecrit par : Emmanuel Matt
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Défilé de membres d’une brigade islamiste en Syrie en février 2013 © AFP

Journaliste sur les conflits de guerre, on n’est pas soit peureux, soit un héros sans peur. On est souvent les deux… On n’est pas insensible à ce qui se passe devant ses yeux pas plus qu’à ce qui déroule dans notre vie personnelle à des milliers de km de là… Entretien avec Hervé Bar, journaliste de conflits de guerre à l’Agence France Presse.

Notre logique binaire voudrait que dans tout conflit de guerre il y a des « gentils » et des « méchants », des alliés et des ennemis… Ce n’est vraiment pas le cas de la Syrie malgré ce que l’on peut entendre parfois par simplification.

Comment couvre-t-on un tel conflit ? Avec quels contacts sur place? Comment s’organise-t-on pendant plusieurs mois? Quelles conséquences pour sa vie personnelle ? Qui se cache derrière les trois lettres « AFP » mentionnées dans de nombreux quotidiens et sites internet?

Blogueur qui ne connait que les terrains minés de certains plateaux de télévision mais passionné d’information notamment internationale, je me suis toujours posé de nombreuses questions sur le travail des journalistes que l’on appelle parfois « reporters de guerre ». On les voit peu devant les caméras, on ne connait souvent pas leurs noms et pourtant ils sont indispensables à notre information.

Dans un précédent article, Philippe Massonnet, Directeur de l’information de l’AFP avait répondu aux questions de Media(s) un autre regard. Il nous expliquait alors les nouvelles procédures de sécurité mises en place pour les journalistes et en particulier les pigistes en Syrie, un conflit très particulier. Il nous avait alors aussi présenté une phase assez méconnu de la formation des journalistes, les formations sécurité. Il nous avait expliqué que l’AFP était la seule agence à couvrir le conflit en Syrie depuis son commencement, grâce notamment à la création d’un bureau à Antakya.

A la suite de cette interview j’avais envie de rencontrer l’un de ces journalistes de retour de Syrie. Le 24 mai dernier, l’occasion m’a été donné de rencontrer Hervé Bar, 41 ans, qui a passé 7 mois en Syrie entre août 2012 et février 2013. On ne se connaissait pas mais on va se tutoyer, c’est plus simple!

Son parcours : 

Hervé Bar a réalisé des études à l’Ecole de journalisme de Paris Dauphine (IPJ) et a décroché un DEA de Géopolitique. Il a commencé par travailler dans l’humanitaire pendant deux ans pour des ONGs françaises au Burundi et dans « l’Afghanistan des Talibans ». Depuis près de 15 ans il est journaliste à l’AFP. Il a réalisé sa carrière en quasi-totalité basé à l’étranger et en zone de guerre, notamment au Rwanda, Burundi, dans l’est de la RDCongo, en Ethiopie-Érythrée, Ouganda, Somalie, Cote d’Ivoire, Afghanistan, Irak, Libye et dernièrement en Syrie…

En Syrie, il a principalement séjourné dans les régions sous contrôle rebelle des provinces d’Idleb, Lattaquie, et d’Alep, dans le nord-ouest du pays, dans les régions frontalières de la Turquie.

Ainsi il s’est rendu dans les villes et zones suivantes : Maarat al-Nomane, Atme, Alep, Taftanaz, Saraqeb, Sarmin, Atareb, Jesh el Shugur, Salma, le Jebel Akrad…etc

Depuis peu, après son retour en France, il a été nommé Chef du Desk Afrique à l’AFP

La Syrie un conflit à part aussi pour les journalistes :

Hervé Bar nous explique tout d’abord le contexte particulier en Syrie pour les journalistes :

Dans d’autres contextes de guerre comme la Libye par exemple, il y a une ligne de front bien définie, un coté hostile, un coté non hostile. Quand tu es avec les rebelles, ils te protègent et tu ne risques pas grand-chose, sauf les tirs venant du camp d’en face. A part traverser la ligne de front par erreur, ce qui est arrivé à plusieurs personnes en Libye, les risques sont limités.

Chaque guerre a sa particularité. Les guerres les plus compliquées à couvrir sont les guerres civiles où comme en Syrie, il n’y a pas vraiment de ligne de front.

Il y a des risques de combats à l’arme légère et d’embuscades. En plus, il y a le risque d’être bombardé par de l’artillerie lourde (mortier, canon) ce qui n’existe pas dans tous les conflits de guerre. Et fait encore plus rare, tu peux te faire bombarder par des avions. A part peut-être la Tchétchénie, je ne vois pas d’exemple d’autre zone de conflit où les bombardements aériens sont si intenses et quotidiens.

Rebels Syrien à la recherche de snipers dans une ville proche d’Alep. (Juillet 2012) © AFP

Rebels syriens à la recherche de snipers dans une ville proche d’Alep. (Juillet 2012) © AFP

Mais c’est la première fois que je me suis fait bombarder ainsi, aussi intensément et régulièrement par des avions.

Sans doute l’une des premières fois où le régime a utilisé des Scuds, cela se passait à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Alep, dans la région de Cheikh Souleimane, une base de l’armée syrienne dont les jihadistes du Front al-Nosra venaient juste de s’emparer. J’étais à environ 1 km du point d’impact. L’explosion était énorme, mais nous n’étions alors pas en mesure d’en déterminer avec précision la nature. C’est seulement ensuite, quelques jours plus tard, que nous avons compris qu’il s’agissait de scuds.

la Syrie est la première véritable faillite internationale depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Mais cette fois, le monde ne pourra pas prétendre qu’il ne savait pas…

A ceux-là s’ajoute un risque islamiste. Dans la zone où j’intervenais, il y avait énormément de barbus, au début plutôt indifférents aux journalistes occidentaux mais cette indifférence s’est petit à petit transformée en hostilité. Tout au long de la montée en puissance des islamistes, des journalistes se sont fait interpeller, arrêter. Certains ont été kidnappés, d’autres sont disparus.

Par ailleurs, et c’est assez peu connu, il y a de nombreux kidnappings crapuleux d’internationaux dans les zones rebelles « libérées ». C’est la loi du plus fort

Enfin il y a le risque d’être la victime d’une manipulation tordue des services secrets syriens très actifs dans ces zones et qui jouent la déstabilisation. Ils essayent de montrer que les rebelles sont incapables de gouverner ces zones. Ils encouragent des activités criminelles et jihadistes d’une certaine manière. Les occidentaux en sont une cible privilégiée. Tu tues 150 rebelles cela ne « fait pas grand-chose », tu tues un occidental cela contribue à alimenter l’instabilité. A cela s’ajoute une utilisation perverse de la violence que l’on voit dans les tortures et méthodes de renseignement…

Tout cela créée un cocktail détonnant extrêmement difficile à gérer notamment pour les journalistes.

Le choix des fixeurs :

Il faut trouver quelqu’un qui te transporte, qui ait de bons contacts syriens, qui soit garant de ta sécurité et t’apporte des informations fiables.

Comment les trouver ?
C’est un peu du bricolage et du feeling. J’ai travaillé avec deux personnes aux profils tout à fait différents :

– Le premier était islamiste au sens conservateur du terme mais pas djihadiste. Il avait été leader étudiant à Alep. Sa famille est très puissante et donc très bien informée. Elle a été impliquée dans le soutien logistique à la rébellion (arme, nourriture etc. ). Elle a par ailleurs aussi aidé beaucoup d’étrangers à entrer de Turquie en Syrie pour combattre. Aujourd’hui les étrangers présents en Syrie se sont beaucoup radicalisés mais au début il s’agissait surtout d’idéalistes voulant étendre le Printemps Arabe. Il y avait aussi des paumés. Le spectre est très large.

– Le second fixeur était originaire d’une région supposée pro Bachar (El-Assad), il était très laïc et activiste de la société civile (M. à J.). Un mec très courageux rien que pour cela. Avec lui j’allais dans d’autres endroits car il avait d’autres qualités notamment un bon contact avec les gens. Il avait aussi été activiste à l’intérieur et depuis l’extérieur du pays et avait des contacts dans de nombreux endroits notamment via internet. Quand je voulais aller dans tel endroit, il pouvait identifier telle bonne source, telle personne qui pourrait m’accueillir et me guider.

Deux profils tout à fait différents qui sont devenus depuis des amis. Au début on a appris à se connaitre, à voir aussi s’ils n’étaient pas trop chers! Au début, le premier nous aidait gratuitement pour « aider la révolution ». Il voulait témoigner. De nombreux journalistes ont profité de son réseau, certains ont abusé. C’est devenu un travail pour lui.

On part donc avec du liquide ?
Oui, on a beaucoup de cash sur soi, quelques milliers de dollars que l’on cache partout où c’est possible. Cela peut alors susciter aussi de la convoitise.

Couvrir la Syrie d’août 2012 à février 2013 pour l’AFP :

Petite particularité et fierté de l’AFP, nous avons été en permanence sur place grâce au bureau ouvert à Antakya en Turquie.

On travaille dans un univers hostile et très déstabilisant. Il ne faut pas s’imaginer qu’on est un brave ! La nature humaine n’est pas faite ainsi.

L’AFP avait en général deux équipes dans le pays : une équipe multimédia (un journaliste texte, un photographe et un vidéaste) qui travaillait à Alep, avec généralement des retours quasi-quotidiens vers la Turquie voisine. Cette équipe était remplacée environ toutes les deux semaines. Et puis moi-même, dans la province voisine d’Idleb, les zones rurales d’Alep et une partie de la province de Lattaquié, en fait toutes les régions sous contrôle rebelle dans cette partie nord-ouest du pays. Nous avons ouvert pour cela une base avancée -une sorte de mini-bureau- dans la ville d’Antakya, en Turquie, dans la province d’Hatay, frontalière de la Syrie.

Pour ma part, je faisais des missions d’environ cinq semaines, avec des retours en France pour me reposer pendant environ deux semaines. Pour des raisons de sécurité, j’ai souhaité travailler seul. J’écrivais des dépêches, et des reportages. Je tournais également des vidéos, et parfois des photos.

C’est un confort assez rare à l’AFP de travailler seul, ma hiérarchie m’a fait confiance. Les autres journalistes AFP à Alep travaillaient en équipe : Un en texte, un autre photographe et parfois un troisième, un vidéaste.

Je travaillais plutôt sur le principe de l’immersion pour avoir le temps de comprendre les gens, les dynamiques, et également avoir le temps de m’enfoncer en profondeur en territoire rebelle, dans des zones difficiles d’accès. Nos équipes à Alep rentraient souvent le soir même en Turquie, dans la ville frontalière de Killis.

Défilé de membres d’une brigade islamiste en Syrie en février 2013 © AFP

Défilé de membres d’une brigade islamiste en Syrie en février 2013 © AFP

Quels moyens de communication et d’envoi des sujets ?
L’un des problèmes qui se posent en terme à la fois de sécurité et logistique en zone rebelle, ce sont les communications: comment faire pour informer ma hiérarchie de mes mouvements, et comment envoyer mes papiers. Pas de réseau téléphonique sur place. Les liaisons satellites ne sont pas sûres, car susceptibles d’être repérées par les forces armées du régime avec l’aide d’une technologie russe.

Souvent dans certaines zones de combats intenses je n’envoyais rien, et ne donnais pas de nouvelles. J’utilisais parfois mon téléphone satellite, ou une connexion internet satellite dont disposaient des Syriens sur place. Une autre solution consistait à se rapprocher de la frontière turque, pour transmettre via le réseau turc.

Ma hiérarchie était prévenue et on essayait malgré tout de faire un point sécurité tous les jours ou un peu moins souvent parfois. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir les contacter pendant une semaine jusqu’au moment où j’ai pu profiter d’un téléphone satellite.

Je partais le plus souvent avec un téléphone satellite, mon ordinateur, et un discret appareil photo/vidéo, le tout dans un simple sac à dos avec quelques sous-vêtements. Ma règle d’or dans cet environnement difficile était la discrétion.

De la discrétion :

Chacun a sa manière de travailler, moi je suis plutôt réservé et discret. Moins on me voit, mieux je me porte. Je ne me cache pas, je ne suis pas un espion, je suis un journaliste.

Mais j’essayai de ne pas trop ressembler à de nombreux journalistes que l’on croisait, équipés d’un super matos façon mercenaires de BlackWater. J’avais une petite caméra très discrète et j’achetais mes fringues au bazar d’Antakya. Avec ce pantalon, au standard parisien tu as l’air un peu ridicule, mais il était important de porter la barbe et de s’habiller comme les mecs là-bas.

Il m’est arrivé souvent de manger dans une gargote dans un village frontalier fréquenté par la rébellion et où l’on trouve de nombreux étrangers. J’y mangeais avec mon pote syrien et on voyait défiler des suédois, des égyptiens, des ouïgours, des européens qui parlaient tous anglais. Aucun d’entre eux ne m’a repéré.

Hervé Bar a depuis appris à comprendre certains mots d’arabe mais la langue parlée avec les fixeurs était l’anglais.

La sécurité :

Le gilet pare-balle, quand ça cartonne, quand ça défouraille de partout tu es content de l’avoir. Mais, par exemple à Alep, cela te fait aussi repérer très facilement et comme le principal problème ce sont les snipers, il vaut mieux éviter de se faire repérer ainsi.

(Hervé Bar se souvient d’une mésaventure à Syrte en Libye. Le quartier où il se trouvait avait été nettoyé des snipers par les rebelles, enfin le pensaient-ils. Vêtu d’un gilet pare-balle il a du téléphoner à l’extérieur avec son téléphone satellite. Gilet pare-balle + téléphone, il a été identifié comme journaliste ou au moins comme occidental et a alors essuyé un tir de sniper.)

Hervé Bar journaliste AFP à Syrte en Libye

Hervé Bar journaliste AFP à Syrte en Libye

Quand j’allais dans des endroits très chauds, j’avais le gilet dans ma voiture et dans certaines circonstances je l’utilisai. Un casque peut aussi sauver la vie comme cela a été le cas d’un photographe AFP qui a pris un éclat sur son casque qui l’a sauvé. Il s’en est sorti avec un traumatisme crânien alors que cela aurait pu être bien plus grave.

Les formations à la sécurité sont utiles notamment pour les premiers secours et pour quelques réflexes de base en cas de kidnappings. Elles sont aussi réalisées pour les assurances. La meilleure formation reste cependant le terrain.

La peur :

Dans ce genre de métier on a peur ?
Oui bien sûr, si on n’a pas peur on est soit un imbécile, soit un fou.

La peur c’est sain, c’est un garde fou, c’est une lumière qui s’allume. Après il ne faut pas paniquer. Le stress peut parfois t’aider à agir intelligemment parfois, avec la fatigue ou perturbé par d’autres faits personnels, cela te fait paniquer et tu fais une grossière erreur.

On travaille dans un univers hostile et très déstabilisant. Il ne faut pas s’imaginer qu’on est un brave ! La nature humaine n’est pas faite ainsi.

Le rôle de journalistes sur ce type de conflit ?

C’est un lieu commun mais notre rôle est avant tout de témoigner.

Alep, avril 2013, manifestants brandissant l’ancien drapeau syrien utilisé aujourd’hui par les rebels © AFP

Alep, avril 2013, manifestants brandissant l’ancien drapeau syrien utilisé aujourd’hui par les rebelles © AFP

Les syriens ont aussi voulu leur printemps arabe en manifestant. Cela a commencé par des manifestations pacifistes régulières pendant des mois et réprimées dans le sang. La population, toutes confessions confondues, a été abonnée à son propre sort et s’est radicalisée.

A la différence du Rwanda, un conflit en vase clos, de nombreux journalistes ont témoignés et témoignent encore de ce qui se passe en Syrie, plusieurs dizaines en sont morts.

On parle de plus en plus souvent de la menace des armes chimiques…
Si l’on prend le temps d’étudier les programmes d’armements chimiques de l’armée syrienne mis en oeuvre ces dernières années avec le soutien de la Russie, cela donne froid dans le dos. Les stocks d’armes chimiques dans le pays sont énormes. Et quand on connait la folie du régime en place à Damas, qui écrase littéralement son peuple sous les bombes et les balles depuis deux ans, on se dit que Bachar utilisera l’arme chimique sans aucune hésitation contre ceux qu’il qualifie de « terroristes ».

Le régime n’est cependant pas suicidaire, et ne peut pas se permettre d’utiliser l’arme chimique à grande échelle comme l’a fait Saddam Hussein contre les Kurdes. Ce serait signer son arrêt de mort, avec une intervention internationale -Américains en tête- immédiate. En revanche, il est plausible d’envisager une utilisation « artisanale » de ces armes chimiques par le régime, de façon très ponctuelle et localisée, et qui ne permette pas d’en identifier la véritable nature. Cette thèse est apparemment confirmée par les récents reportages du journal Le Monde dans la banlieue de Damas sur le sujet.

De plus, il n’est pas impossible que des rebelles, en particulier les jihadistes du Front al-Nosra, aient mis la main sur des composants chimiques lors de leurs conquêtes de certaines bases militaires. Il y a donc là aussi un risque de manipulation.

Grâce à son dispositif de couverture, l’AFP a pu rendre compte des principaux faits marquants et moments-clé du conflit depuis la mi-2012 dans cette région stratégique du nord-ouest de la Syrie, l’un des berceaux de la rébellion : l’intensité des bombardements des forces gouvernementales, les massacres du régime, les lentes avancées militaires des rebelles, l’irrésistible montée en puissance des islamistes et des jihadistes du Front al-Nosra, l’apparition de missiles anti-aériens aux mains des insurgés, les tirs de missiles Scud sur les zones rebelles, les premières désillusions sur la rébellion…

Au quotidien, j’ai été témoin de toutes ces tendances lourdes du conflit. A titre personnel, j’estime que c’est une chance inouïe. Professionnellement, moi-même et de nombreux autres journalistes avons ainsi contribué à informer le monde de cette tragédie. Je pense que la Syrie est la première véritable faillite internationale depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Mais cette fois, le monde ne pourra pas prétendre qu’il ne savait pas…

Quelle attitude adopter en tant que journaliste face à des situations terribles ?

Face à des situations terribles, est-il aisé de rester un observateur ? N’est-on pas tenté d’aider, de secourir les blessés? Fait-on la photo ou est-on tenté de venir à l’aide ?
Tu fais ta photo.

Photographe et vidéaste, quand tu es dans le truc tu fais ta photos, tes images, tu oublies tout au point peut-être parfois de prendre des risques. Parfois cette attitude devient même dangereuse pour ta sécurité. Tu ne te poses pas de question.

Bien sûr, si quelqu’un à coté de toi a été blessé par un sniper tu vas faire quelque chose pour l’aider.

Je suis journaliste, pas un activiste. Je suis un homme, un citoyen avec une opinion relativement claire de ce que j’ai vu, des responsabilités de chacun mais cela ne m’empêche pas de faire mon travail. Les faits sont les faits. C’est le travail de base d’un agencier, la noblesse de son métier.

Au fil du temps c’est vrai que naît une certaine empathie, certains deviennent tes amis, tu fais partie du groupe. Psychologiquement, dans un contexte de guerre, la notion de groupe est fondamentale. On se protège les uns les autres. Cela créé des liens très forts.

La mort est une menace permanente. Au bout d’un moment cela peut parasiter son travail. Il ne faut pas se cacher la réalité. Il faut aussi alors réussir à prendre une certaine distance, c’est aussi l’une des raisons qui m’ont fait partir. Par ailleurs, depuis que j’ai des enfants, il y a une chose très difficile pour moi : la vue d’enfants morts. Mais je le gère, on apprend à prendre de la distance.

Pour ne pas « parasiter » son travail, faut-il alors aussi parfois changer de camp ?
J’aimerai bien aller voir ce qui se passe du coté de Bachar El-Assad, mais c’est totalement impossible d’avoir un visa pour Damas quand tu es déjà allé coté rebelles. C’est pourtant intéressant pour garder ses distances surtout lors de guerres civiles. Rien n’est noir ou blanc, tout est gris. Rien n’est simple. Pendant le conflit au Rwanda j’avais suivi les Hutus et les Tutsis.

Quel impact dans sa vie personnelle ? Et ensuite?

Comment gère-t-on dans ces conditions sa vie personnelle ?
J’ai du rentrer en France pour gérer mon divorce et revoir mes enfants.

Pressions psychologiques après certains traumatismes, scènes difficilement supportables, ce métier est déjà épuisant. Ma situation personnelle compliquée m’a aussi affaibli, j’ai du rentrer au bout de sept mois car des gardes fou tombaient et j’aurai pu prendre les risques de trop.

L’impact de ce travail dans la vie personnelle est très important. C’est vrai pour les journalistes comme pour les militaires, les membres d’ONG. Il est très difficile de concilier ce travail avec sa vie de famille.

Pourtant tu as choisi de faire ce métier. Pour quelles raisons ?
Cela peut paraître malsain mais au début et encore un peu aujourd’hui, il y a une certaine fascination pour la guerre.

Je la connais bien, j’ai fait le tour mais la guerre t’apprend aussi beaucoup de choses sur toi-même car les circonstances sont toujours très fortes. En rentrant en France tu profites beaucoup plus des choses, tu les apprécie beaucoup plus.

Tu pars au départ en pensant que tu vas connaitre la guerre et que tu vas être un guerrier et puis parfois tu es un pleutre, peureux ou timoré. Maintenant j’ai de plus en plus de mal à regarder film de guerre. Quand tu as entendu une balle siffler autour de ta tête, la réalité te parait bien différente.

Par contre, on se fait des amis et dans de telles circonstances difficiles les liens sont très forts. J’ai des amis un peu partout dans le monde aujourd’hui (Afganistan, Irak, Afrique, Syrie). C’est humainement très fort, tu y laisses une partie de toi.

Tu acquiers aussi une expérience en sécurité et une grille de lecture que les gens n’ont pas. La Syrie est un pays où peu de gens vont et c’est toujours très amusant de voir à la télévision ces experts ou pseudo experts qui n’ont jamais mis les pieds en Syrie…

Mais peut-on arrêter ce métier de journaliste de conflit de guerre ? Quelle carrière ensuite ?
C’est un métier qu’il ne faut pas faire trop longtemps. Quand tu fais cela à 30 ans, tu es un playboy aventurier qui brille dans les salons, quand tu fais cela à 40 ans tu as l’air un peu suspect. Quand tu fais cela à 50 ans, tu as l’air d’un looser : Voici le regard social qu’ont les gens sur toi.

Après cela dépend de toi. Si tu as ça dans les tripes… Moi j’ai besoin de terrain, je fais une pause, mais cela sera difficile d’arrêter au moins les expatriations dans les zones un peu compliquées.

On forme de jeunes journalistes, on passe le flambeau ?
Journaliste de guerre, cela ne fait plus beaucoup rêver, il n’y a plus beaucoup de vocations. Les jeunes sont attirés par la télévision, par la présentation, par ce qui brille et paye.

Pour moi le journalisme de guerre est la partie la plus noble de notre métier, mais il est difficile d’en vivre. (Pas de prime « d’expatriation » comme dans d’autres milieux). Il n’y a plus beaucoup de volontaires sauf peut-être pour faire cela une semaine ou deux et rentrer en France pour dire j’ai fait la Libye, la Syrie !

Il reste cependant des gens très bien qui font cela, qui ont la vocation, et parfois aussi des jeunes chiens fous qui arrivent en Syrie dans un tel environnement et qui prennent des risques inconsidérés…

La boucle est bouclée, on en revient aux nouvelles procédures de sécurité imposées par l’AFP à ses journalistes en Syrie ou comment essayer de limiter les prises de risques notamment pour les pigistes tentés de réaliser LE scoop au péril de leur vie. 

Merci à Hervé Bar pour ses explications, sa franchise et sa confiance. 

Interview réalisée le 24 mai 2013 et complétée en fin de semaine dernière à ma demande sur la partie Armes chimiques qui a entre-temps été d’actualité notamment dans Le Monde. 

A lire aussi : 
– La sécurité renforcée des journalistes de l’AFP en Syrie, Interview de Philippe Massonnet, Directeur de l’Information. 


Media(s) un autre regard est désormais en sommeil. Les explications dans cet article Making of(f)!

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